Les masses dangereuses

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Les masses dangereuses

Nos conservateurs ciblent la peur des pauvres pour justifier l’administration policière des inégalités, important encore un nouveau thème de la droite américaine.

Il y a environ un mois, le maire de New York, l’ancien policier Eric Adams, obtenait de la gouverneure de l’État de déployer la garde nationale dans le métro de la ville pour endiguer une vague de crimes violents.

Peu de temps avant l’opération, le bureau du premier magistrat vantait un taux de criminalité exceptionnellement bas et utilisait son véto contre une résolution du conseil municipal introduisant une plus grande redevabilité de la part des policiers.

Cette semaine, on apprenait que les meurtriers de Kawaski Trawick, des policiers, ne subiraient aucune conséquence disciplinaire pour leurs actes.

Adams, lui-même ancien officier du NYPD, s’appuie ouvertement sur la police pour administrer une ville où la pauvreté est devenue impossible à cacher. Ces inégalités coûtent de plus en plus cher à contenir, mais après les budgets records accordés à la répression et les déficits associés, le maire a mis la faute des coupes budgétaires à venir sur une crise migratoire hors de contrôle.

Toute ressemblance avec la politique québécoise est fortuite.

Alors que Montréal s’engouffre dans une crise des loyers, que les inégalités s’accentuent et se rendent de plus en plus visible, le gouvernement vient au secours de propriétaires et les nationalistes jettent le blâme sur l’immigration.

Et on gère la pauvreté à coup de matraque. Même impunité de la police, mêmes budgets qui explosent, même panique sur la hausse des crimes violents dans le métro pour justifier l’intensification de la violence d’État contre les masses dangereuses. Ici aussi, les médias ajoutent au scandale en nourrissant la panique.

Un appel à la violence

Bien que les poncifs de la bien-pensance nous assurent qu’il n’y a pas de sous-entendu classiste derrière le thème de la sécurité dans le métro, il faut savoir être honnête.

On ne peut pas appeler au « sentiment de sécurité » sans appeler à la violence.

Parce que quand les rhétoricien·nes appellent à une notion aussi vague, il faut savoir en déchiffrer le contenu ou se condamner à continuer de paver naïvement le chemin de l’enfer.

Bien sûr, tou·tes devraient pouvoir se sentir en sureté dans les espaces publics, mais laisser un sentiment aussi vague dicter les politiques d’État, c’est appeler à renforcer des biais bien réels dans l’organisation de l’espace public. De qui a-t-on peur? Et qui a le droit d’avoir peur? Il y a en effet une hiérarchie des sentiments de sécurité qui est directement rattachée à la hiérarchie sociale, et qui s’ancre dans des aspects bien sombres de notre histoire.

On ne peut pas appeler au « sentiment de sécurité » sans appeler à la violence.

Si vous êtes habitué·e de la ville, vous aurez par exemple remarqué une disproportion bien visible dans l’itinérance des personnes autochtones et particulièrement inuit à Montréal. C’est une population qu’on retrouve en particulier autour de certaines stations de métro, ce qui a mené à des actes racistes répétés et à du harcèlement policier.

La vulnérabilité disproportionnée de cette population, aux prises avec des problèmes de consommation et de logement, est indisputable. Pourtant, on attend encore des mesures pour contrer leur « sentiment d’insécurité ». J’avancerais même que plus de policiers ou de constables spéciaux, cela risque de le dégrader davantage.

Et ce n’est pas différent pour les personnes LGBT, chez qui les femmes autochtones, trans, travailleuses du sexe et racisées sont systématiquement davantage victimes d’abus policiers et rapportent un sentiment de confiance moindre.

En fait, le recours au « sentiment de sécurité » de la portion la plus respectable de la population n’est ni plus ni moins qu’un appel à la violence contre les illégitimes.

Régler le problème

Il y a apparemment une augmentation de la violence dans le métro, il serait idiot de simplement le nier.

Toutefois, le niveau de la discussion collective jusqu’à présent a été pour le moins décevant. Beaucoup d’attention a été donnée à quelques cas d’agressions très médiatisés, mais on entend rarement parler des agressions subies par ces populations présumées dangereuses.

On gère la pauvreté à coup de matraque.

Combien de personnes vulnérables, sans-abri, aux prises avec des problèmes de consommation ou de santé mentale graves ont porté plainte à la police pour des attaques dans le métro? Combien ont eu accès à une tribune pour dénoncer l’insécurité constante dans laquelle elles doivent vivre?

S’il y a un problème de violence, il est d’abord économique. Les inégalités grandissent et avec elles, leurs conséquences. Et il est risible de contrer un phénomène économique avec une répression des individus qui en sont victimes.

C’est ce qui me laisse croire qu’il y a, dans cette histoire, moins un désir de régler le problème de violence que de la rendre invisible pour le plus grand nombre.

Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la sécurité de la majorité, mais son confort.