Palmarès d’influence, ou l’exercice inconfortable de définir le pouvoir

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Palmarès d’influence, ou l’exercice inconfortable de définir le pouvoir

Le magazine L’Actualité a publié son palmarès 2024 des 100 Québécois·es les plus influent·es, suscitant divers critiques et débats.

Dès l’introduction de sa fameuse liste, la revue ne s’en cache pas : le processus est loin d’être objectif. C’est l’équipe éditoriale de L’Actualité elle-même qui a choisi les cent noms.

Soulignons d’entrée de jeu que la méthodologie dévoilée dans le palmarès nécessiterait plusieurs éclaircissements. Notamment, on aimerait bien savoir comment les trois critères principaux d’évaluation (« pouvoir de l’institution », « charisme et personnalité » et « volonté de changer les choses ») ont été choisis et évalués. Comment a-t-il été déterminé si l’influence était en hausse ou en baisse? Quel est le portrait social et démographique de l’équipe de L’Actualité qui a dressé la liste (genre, âge, classe sociale, etc.)?

Qu’à cela ne tienne, il faut considérer que les résultats du travail effectué en dévoilent beaucoup sur nos biais sexistes lorsque vient le temps non seulement d’attribuer l’influence à des personnalités connues, mais également de définir la notion d’influence elle-même.

Quand l’influence et les privilèges se prennent par la main

Sur 100 personnalités, seulement 34 sont des femmes et à peine deux d’entre elles apparaissent au top 20 (les politiciennes Valérie Plante et Catherine Fournier). De plus, 75 % des personnes citées ont cinquante ans et plus, et la vaste majorité est blanche.

Juste en examinant les 20 premières positions, on constate par ailleurs que les personnes nommées évoluent par ailleurs majoritairement dans le domaine de la politique, ou encore à la tête d’institutions publiques ou de grandes entreprises. Sans nier le pouvoir d’influence bien réel de ces trois sphères dont les membres constituent 38 % du palmarès total, on sait néanmoins qu’il s’agit de milieux professionnels traditionnellement associés aux hommes et qui fonctionnent même encore souvent comme des boys club.

Tout est au beau fixe, la conception traditionnelle, voire patriarcale, du pouvoir est sauve.

Le domaine culturel constitue quant à lui un maigre 20 % du palmarès – une statistique qui démontre moins l’influence réelle de ce milieu que la place qu’on tend à lui accorder dans l’échelle des priorités étatiques.

Apparemment, notre conception de l’influence ou du pouvoir en 2024 demeure difficilement dissociable de l’intersection des privilèges réservés aux catégories sociales dominantes qu’incarne le stéréotype de l’homme d’affaires blanc cinquantenaire évoluant dans un milieu aisé.

La pseudo société woke

Au sortir de cet exercice, une question me brûle particulièrement les lèvres : où est-elle, la soi-disant société woke dans laquelle l’homme blanc serait en voie de disparition, et contre laquelle certains chroniqueurs comme Mathieu Bock-Côté (qui se retrouve en douzième position du classement) nous mettent constamment en garde?

Où est-elle, la soi-disant société woke dans laquelle l’homme blanc serait en voie de disparition?

À les lire, notre société serait désormais essentiellement régie par des jeunes féministes non binaires – et serait donc, selon eux, en perdition. Or, à la lecture du palmarès, il apparaît au contraire que les amateurs d’idées masculinistes et anti-féministes peuvent pour l’instant dormir sur leurs deux oreilles : tout est au beau fixe, la conception traditionnelle, voire patriarcale, du pouvoir est sauve.

Voir l’absence

Il perce tout de même une lueur d’espoir dans ce paysage : dès la publication du palmarès, plusieurs journalistes, analystes et personnalités publiques ont rapidement souligné le manque de diversité de la fameuse liste, faisant bifurquer l’attention vers la faible représentation des femmes.

Et parvenir à braquer les projecteurs sur quelque chose d’intangible comme un manque ou une absence, c’est déjà tout un tour de force!

L’invisibilisation des femmes est de plus en plus difficilement balayée sous le tapis.

Il y a à peine quelques années, la faible proportion de femmes influentes dans le palmarès aurait certainement fait moins grand bruit dans l’espace public. Il convient de souligner le travail de plusieurs féministes, militantes et personnes d’influence (!) qui dénoncent inlassablement la mauvaise foi en termes de parité et de représentation des catégories sociales.

C’est le cas, par exemple, d’initiatives comme les rapports statistiques de l’organisme Réalisatrices équitables, qui œuvre à atteindre la parité dans le cinéma québécois, ou comme la page Instagram Pas de fille sur le pacing, qui dénonce l’absence d’humoristes femmes dans les programmations de soirées d’humour.

Grâce à ces efforts concertés, l’invisibilisation des femmes est de plus en plus difficilement balayée sous le tapis, et il demeure nécessaire de la pointer du doigt jusqu’à ce qu’elle ne soit plus tolérée dans aucun milieu.

L’œuf ou la poule?

Lorsque L’Actualité annonce que son palmarès « sert à prendre acte de qui façonne le Québec d’aujourd’hui et prépare celui de demain », il me semble qu’il réside là un puissant angle mort.

C’est que le palmarès personnel de chacun et chacune d’entre nous aurait probablement différé de celui de L’Actualité… mais avouez que maintenant qu’on en connaît la teneur, il serait difficile de produire une telle liste sans que notre pensée soit teintée par les positions du top 100 que l’on sait.

Ainsi, le palmarès de L’Actualité, qui s’annonce au départ comme un simple « cliché (non retouché) du moment », ne serait-il pas devenu incidemment à son tour un important… vecteur d’influence? Présente-t-il un portrait réel ou ne participerait-il pas plutôt à créer une réalité?

Voilà le risque derrière ce genre de classement subjectif qui renforce les imaginaires davantage qu’il ne propose une banale photographie sociale.