Connaissez-vous la chanson la plus mystérieuse d’internet?

Maxime Laprise Chroniqueur · Pivot
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Connaissez-vous la chanson la plus mystérieuse d’internet?

Depuis plus d’une décennie, des archéologues du Web cherchent à répertorier, identifier et rendre disponibles au grand public des médias en tout genre qu’on croyait disparus.

Savez-vous d’où vient cette chanson? Si oui, plusieurs internautes vous accueilleront triomphalement.

Depuis 2007, des individus de partout dans le monde se sont mis en quête des auteurs de cette pièce dont on ne connait même pas le titre. Elle aurait été diffusée sur une chaine de radio allemande au début des années 1980 et enregistrée sur une bonne vieille cassette. Le chanteur semble avoir un fort accent, probablement d’une langue européenne. Le style fait post-punk ou new wave. On ne sait pas grand-chose d’autre.

Ce n’est pas tant de cet artéfact d’un passé cocaïné que je souhaite parler, mais de ceux et celles qui cherchent à l’identifier. Par l’intermédiaire de vidéos sur YouTube, de forums de discussion ou bien de salles de clavardage (notamment sur la plateforme Discord), s’est mise en place de façon organique une grande entreprise de fouille archéologico-numérique.

L’archéologie numérique et les médias perdus

Cette recherche est en réalité le produit d’un mouvement plus ou moins organisé, généralement qualifié de « communauté des médias perdus » (lost media community). Regroupé·es autour d’un wiki, de forums et d’un certain nombre de créateurs et créatrices, ses membres se font les archéologues et les archivistes du Web.

Leur mission : identifier, répertorier et retrouver à peu près n’importe quoi qui peut s’écouter ou se regarder sur un écran et qui semble avoir disparu. Ces recherches concernent des épisodes de télé, des pièces musicales, des films, des jeux vidéos, des logiciels, des pages Web, des enregistrements de webdiffusions, des mèmes et bien d’autres choses encore.

Armé·es d’un enthousiasme rafraichissant en cette ère d’emmerdification d’internet, ces antiquaires nouveau genre contactent les centres d’archives, les créateurs ou les créatrices, les maisons de production ainsi que les diffuseurs et utilisent tous les outils de recherche que le Web offre à leur disposition.

Parfois, le « média perdu » a été détruit ou son unique exemplaire se trouve sous clé (tout ce qui concerne les scènes de crime par exemple). On se contente alors de consigner son existence. Lorsqu’on peut mettre la main dessus, il s’agit de le rendre accessible au plus grand nombre par l’intermédiaire de plateformes comme l’Internet Archive.

La communauté des médias perdus réanime un peu l’esprit libertaire de l’internet primitif.

La chose m’apparait profondément belle. Personne ne reçoit de rémunération, ne dirige les recherches ou ne s’engage à quoi que ce soit : la seule curiosité aventureuse fait l’affaire. Il y a bien un élément de compétition dans ces chasses au trésor qui peuvent durer plusieurs années, mais tous et toutes partagent avec les autres leurs découvertes, leurs pistes, leurs hypothèses.

Alors que les gens comme moi se chamaillent sur feu Twitter, d’autres forment des communautés qui contribuent à la conservation du patrimoine culturel de l’humanité pour le plaisir. Y’a du beau aussi.

Qu’en est-il du Québec?

Comme n’importe quel autre phénomène lié au Web, l’archéologie numérique se fait presque exclusivement en anglais et concerne le plus souvent les États-Unis. Ce n’est que de façon bien occasionnelle que des médias non anglophones attirent l’attention.

Qui reste-t-il alors pour se mettre en quête de notre propre patrimoine médiatique? Un forum Reddit nommé lostmediaQC existe bien, mais l’activité y est presque nulle. Sinon, nous avons quelques ressources comme les archives de Radio-Canada, Bibliothèque et archives nationales du Québec (BAnQ) ou bien Éléphant pour le cinéma. Ces plateformes restent cependant circonscrites, limitées et contraintes par des politiques institutionnelles et éditoriales ou des législations.

Il est facile de convaincre les institutions et la population de l’importance de défendre l’histoire de notre cinéma et de notre télé, mais qu’en est-il des médias jugés moins « nobles » ou moins significatifs sur le plan culturel? Qui conserve le contenu produit sur Twitch ou YouTube, les pubs, les vieilles émissions de TQS, l’obscur album d’un chanteur country amateur ou les films (sublimes) de Roger Normandin? Tout ça fait partie aussi de notre patrimoine collectif, mais il n’existe aucune structure institutionnelle ou privée permettant d’y voir. Il faut alors s’en remettre à des archivistes citoyen·nes.

Le problème de l’accès

Mais la conservation n’est pas suffisante : faut-il encore offrir l’accès.

En ce qui concerne la télé, le cinéma ou la pub, le public dépend souvent du bon vouloir des producteurs et des productrices qui ne voient pas l’intérêt financier de diffuser du vieux stock. Ce n’est donc que grâce à des utilisateurs et utilisatrices de YouTube que l’on peut visionner des versions VHS de classiques de la télé québécoise comme Dolloraclip ou La fin du monde est à sept heures.

La chose m’apparait profondément belle.

Je saisis bien que des questions de droit et de cachet entrent en ligne de compte ici, mais quel intérêt de garder tout ça dans des coffres-forts? Si la loi justifie la dissimulation d’émissions diffusées il y a plus de 20 ans, la loi a tort.

La communauté des médias perdus réanime un peu l’esprit libertaire de l’internet primitif. Elle se fonde sur l’idée selon laquelle nous devrions pouvoir diffuser l’information, la connaissance et la culture sans contraintes, et ce, à l’échelle de la planète. Les intérêts pécuniaires ne sauraient l’en empêcher.

Puisque l’abolition du capitalisme et de son appareillage légal n’est pas pour demain, peut-être que la préservation du patrimoine exige parfois un peu de désobéissance civile.