En novembre dernier, le Dr Yipeng Ge a été suspendu de l’Université d’Ottawa pour ses prises de position pro-palestiniennes. En décembre, il a démissionné du conseil d’administration de l’Association médicale canadienne dû à la manière dont elle l’a traité pour son engagement. En février, il s’est rendu à Gaza pour offrir son aide aux victimes des violences israéliennes.
Pivot a discuté avec lui de son travail et de l’importance de la solidarité asiatique-palestinienne.
Vous avez mis votre carrière à risque avec votre engagement pro-palestinien. Qu’est-ce qui vous a motivé à prendre de tels risques face à autant de répercussions?
Dr Yipeng Ge : Je ne crois pas avoir pris de risques, car cela a toujours été mon travail – j’œuvre en santé autochtone, en anti-racisme et en décolonisation du secteur de la santé depuis plus de dix ans. J’explore mon rôle dans ce travail en tant qu’allochtone, Sino-Canadien et Canadien. Maintenant que le Canada facilite un génocide en cours à Gaza, je me pose les mêmes questions.
C’est dans cette optique que je partageais mes publications sur les réseaux sociaux pour la santé et les droits palestiniens. Mais l’Université [d’Ottawa] et l’Association médicale canadienne (AMC) ont tenté de me bâillonner et m’ont dit des choses blessantes. Lorsque des déclarations de base telles que « n’attaquez pas les hôpitaux, ne tuez pas les professionnel·les de la santé » sont perçues comme étant antisémites, c’est extrêmement discriminatoire.
L’université m’a aussi suspendu de manière odieuse. On m’a appelé un dimanche à huit heures du matin pour m’informer de ma suspension, sans motif. On m’a dit deux semaines après que c’était à cause de mes publications sur les réseaux sociaux. On ne m’a pas puni, on a recommandé ma réintégration immédiate, mais on ne s’est pas excusé et on n’a pas reconnu les torts du racisme anti-palestinien. On ne m’a pas rassuré que cela ne se reproduirait ni pour moi ni pour quiconque.
C’était devenu clair que je ne pouvais continuer à soutenir une université qui tolère l’intimidation et le racisme flagrant.
Vous êtes allé en février à Rafah, dans le sud de la bande Gaza, pour prodiguer des soins de santé et avez été témoin des atrocités. Pouvez-vous nous décrire ce que vous avez vu?
Dr Yipeng Ge : J’ai vu des vivres et de l’eau complètement bloqués aux frontières terrestres. Il n’y a aucun espace sécuritaire à Gaza – nous avons entendu les bombardements quotidiennement. Je me rappelle que quand un missile a atterri près d’un bâtiment où nous étions et que le bâtiment a eu des secousses, les enfants qui étaient avec nous n’ont même pas réagi. Ça a été normalisé pour eux et elles depuis le 7 octobre, depuis des décennies.
Les patient·es que j’ai vu·es dans les cliniques souffraient sévèrement d’une combinaison de malnutrition, de déshydratation et d’insécurité de logement. Ça ne m’a pas surpris qu’après mon départ, il y ait eu des témoignages d’enfants mort·es de faim. Quand on était à Rafah, un endroit où les conditions de vie étaient meilleures que dans le nord, on voyait déjà des enfants maigres jusqu’aux os.
Il n’y a aucun espace sécuritaire à Gaza.
J’ai vu des patient·es avec des symptômes de rachitisme – une déficience sévère de vitamine D que je ne pensais jamais voir dans toute ma carrière. Mais en un seul matin, j’ai vu trois patient·es avec ces symptômes qui avaient perdu leur capacité à marcher. C’étaient des jeunes enfants qui devaient être capables de marcher à douze ou quatorze mois, mais qui ne pouvaient plus le faire à cause de malnutrition sévère.
On avait juste des fluides intraveineux. Les hôpitaux n’avaient aucun antibiotique, donc on en a apporté et on a commencé à en prescrire.
Mais c’est une goutte dans l’océan. C’était absolument dévastateur pour moi – qui pouvais repartir. Je ne peux même pas imaginer la détresse morale des professionnel·les de la santé qui continuent de travailler pour leurs communautés.
Au Canada, les Asiatiques sont souvent perçu·es comme une minorité modèle qui ne milite pas politiquement. En tant que Sino-Canadien, pourquoi est-ce important d’être solidaire avec la communauté palestinienne?
Dr Yipeng Ge : Ces discours de minorité modèle mettent en opposition différents groupes qui vivent de l’oppression structurelle et renforcent ainsi le système de suprématie blanche.
Je sais qu’il y a de l’hésitation de la part des immigrant·es asiatiques de première ou de deuxième génération [à se prononcer sur la question palestinienne]. Je pense que nos parents et nos grands-parents ont des traumatismes qui les poussent à nous dire de ne pas causer trop d’ennuis dans la société, car c’est un privilège d’être ici, un privilège qui peut être retiré. Ça vient de leur amour pour nous.
Je pense à ce que mes parents ont sacrifié pour s’assimiler dans l’État colonial canadien. Ils n’ont pas fait tous ces sacrifices pour que je soutienne la suprématie blanche et l’idéologie raciste du sionisme qui continue de déshumaniser et de tuer les Palestinien·nes. [Ils n’ont pas non plus fait ça] pour que je ne puisse pas exercer tous mes droits et mes libertés. Je dois les honorer et les respecter en faisant tout mon possible quand il y a un génocide.
J’ai le privilège de la citoyenneté canadienne que j’ai obtenu en cinquième année [grâce à mes parents]. Quand j’ai ces droits et ces privilèges, je dois les utiliser.
Les gens à Gaza sont en train de subir le pire crime contre l’humanité et ils demandent la solidarité du monde entier.
Lorsque nous pouvons reconnaître l’histoire de solidarité dans les mouvements sociaux pour l’autodétermination, la libération et l’égalité, que ce soit pour le peuple palestinien ou tout autre peuple opprimé, c’est notre responsabilité d’agir.
J’ai beaucoup songé à la montée de racisme anti-asiatique durant la pandémie. Les communautés asiatiques ont demandé la solidarité des autres pour dénoncer le racisme systémique. C’est la même chose maintenant en Palestine. Les gens à Gaza sont en train de subir le pire crime contre l’humanité et ils demandent la solidarité du monde entier.
Nous, nous sommes dans un endroit où nos gouvernements et notre société soutiennent ces actions. Donc j’espère que plus de personnes reconnaîtront leur rôle dans ces structures oppressives, car c’est la seule voie vers la libération collective.
L’entrevue a été éditée par souci de concision et de lisibilité.