Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Mardi matin à Longueuil, des dizaines de manifestant·es ont bloqué l’accès à l’usine du fabricant aérospatial Héroux-Devtek, responsable de la production des trains d’atterrissage des avions de combat F-35, utilisés par l’armée israélienne à Gaza. Ils et elles dénoncent les entreprises qui jouent un rôle crucial dans la confection d’armes permettant à Israël de poursuivre sa campagne militaire dans l’enclave israélienne.

Mardi matin, des manifestant·es ont perturbé les activités de la compagnie canadienne Héroux-Devtek qui fabrique les trains d’atterrissage des avions F-35, eux-mêmes produits par le fabricant d’armes Lockheed Martin. Ils et elles ont bloqué les accès à l’usine de Longueuil en demandant à ce que l’entreprise cesse sa participation à la chaîne de production des avions de chasse actuellement utilisés par Israël à Gaza.

L’armée israélienne aurait actuellement en sa possession 50 avions F-35. En juillet dernier, Israël et Lockheed Martin ont signé un contrat d’une valeur de trois milliards $ afin d’acquérir 25 autres appareils, qui n’ont pas encore été livrés.

Plus largement, les manifestant·es ont exhorté le Canada à mettre en place un embargo bilatéral sur l’échange d’armes avec Israël. Cela aurait pour effet de bloquer l’exportation ainsi que l’importation de matériel militaire, depuis et à destination de Tel-Aviv.

« Ce à quoi on fait face en ce moment, c’est le complexe militaro-industriel », explique Sarah Shamy, porte-parole du Mouvement de la jeunesse palestinienne (MJP), qui a participé à l’organisation de l’événement.

« Même les compagnies qui apportent une contribution technique, qui fabriquent les trains d’atterrissage d’un avion de chasse, sont en fait cruciales. Elles font la dernière étape qui est nécessaire afin que le produit final soit exporté dans des endroits comme Israël, où il est utilisé pour des campagnes de bombardement. »

Sans train d’atterrissage, les F-35 de l’armée israélienne seraient cloués au sol, plutôt que de lâcher des bombes sur la population civile de la bande de Gaza, illustre-t-elle.

Motion futile

Il y a deux semaines, à Ottawa, une motion déposée par le Nouveau Parti démocratique (NPD) et appuyée par plusieurs groupes de défense des droits des Palestinien·nes demandait à ce que le gouvernement de Justin Trudeau suspende « tous les échanges de biens et de technologies militaires avec Israël ». En plus d’un embargo bilatéral, la motion originale prévoyait également que le parlement canadien reconnaisse la Palestine comme État.

Mais après une journée de délibération, c’est une version hautement amendée et non contraignante de la motion qui a finalement été adoptée. Dans une entrevue avec le Toronto Star, la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, avait cependant affirmé que le Canada entendait bel et bien suspendre ses exportations d’armes vers l’État hébreu.

Après l’adoption de la motion, la ministre Joly avait toutefois indiqué qu’elle ne révoquerait pas les permis existants qui autorisent déjà la vente d’équipement militaire à Israël, à hauteur de plusieurs millions $.

« On sait que cette motion ne va pas arrêter la circulation d’armes qui sont utilisées pour tuer les nôtres », indique Sarah Shamy. « On voit que les fabricants continuent leur production et on sait qu’il y a plusieurs lacunes qui pourraient permettre la continuation des exportations. »

Selon Action contre les armes (ACA), un des groupes organisateurs du blocage de mardi, puisque certaines pièces transitent par les États-Unis afin d’y être assemblées, elles pourraient ne pas être assujetties aux restrictions prévues par la motion.

Pour Sarah Shamy, la motion ne permet pas de « mettre fin au massacre à Gaza ». « Ce qu’on voit aujourd’hui, ce sont des citoyens qui se chargent eux-mêmes d’arrêter la circulation d’armes. »

De l’équipement non létal?

En février dernier, le média indépendant The Maple avait révélé que le ministère des Affaires étrangères avait autorisé l’exportation de 28,5 millions $ en marchandises militaires en direction d’Israël lors des deux premiers mois de la guerre à Gaza. Ces permis autorisaient notamment la vente d’aéronefs, incluant leurs composants, mais également d’explosifs, d’équipement électronique et de matériel de conduite, de tirs et de surveillance.

L’enquête semblait d’ailleurs contredire ce que le ministère des Affaires étrangères avait affirmé à plusieurs reprises depuis le 7 octobre : que les nouvelles exportations d’équipement militaire du Canada vers Israël ne représentaient que des biens « non létaux ».

Cependant, le terme « non létal » n’a pas de définition juridique et les expert·es ont signalé qu’il peut inclure des composants qu’on retrouve dans l’armement létal – comme les trains d’atterrissage d’avions de chasse.

À Gaza, au moins 32 000 personnes ont été tuées selon les derniers bilans, parmi lesquelles figurent 12 300 enfants. Alors qu’Israël continue de bloquer l’entrée de l’aide humanitaire, la moitié de la population à Gaza risque de mourir de faim.

Pendant le congé pascal, l’armée israélienne a mis fin à son raid sur l’hôpital al-Shifa, laissant derrière elles des scènes de carnage vivement dénoncées par plusieurs organisations humanitaires, dont Médecins sans frontières.

En janvier, la Cour internationale de justice avait reconnu un risque de génocide à Gaza, ordonnant à Israël de « prévenir et punir » ceux qui en feraient l’incitation et d’assurer l’accès à l’aide humanitaire pour les Gazaoui·es.

La semaine dernière, pour la première fois depuis le 7 octobre, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution pour un cessez-le-feu. Au moment du vote, seuls les États-Unis se sont abstenus, sans toutefois bloquer l’adoption de la résolution.

Depuis, Israël a poursuivi ses activités militaires dans l’enclave palestinienne, tuant lundi un groupe de travailleurs humanitaires du World Central Kitchen, un organisme qui distribuait des denrées alimentaires et qui a depuis mis fin à ses opérations. Près de 200 travailleur·euses humanitaires ont été tué·es à Gaza depuis le début de la guerre.

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