Le 12 mars dernier, le gouvernement du Québec a annoncé son nouveau budget pour 2024-2025. Sans surprise, ce dernier ne proposait pratiquement aucun remède concret pour faire face à la crise du logement, comme l’a bien expliqué Pivot dans son analyse : « le budget se fait surtout remarquer par l’absence de tout nouvel investissement pour la construction d’habitations sociales ou abordables ».
À vrai dire, il est extrêmement rare que les gouvernements en place ou que les chroniqueur·euses en économie abordent la crise du logement sous un angle social ou interventionniste. La plupart du temps, la crise est plutôt analysée sous un angle individuel où le citoyen est censé faire des choix rationnels pour guider l’achat de sa première maison, d’où les programmes d’épargne comme le CELIAPP (Compte d’épargne libre d’impôt pour l’achat d’une première propriété) proposé par le gouvernement fédéral.
Dans les médias de masse, j’observe depuis un certain moment déjà comment les chroniqueur·euses des sections « finance personnelle » abordent les problèmes sociaux, dont l’accès à la propriété. Une chose me frappe beaucoup dans ces textes : il faut économiser et se « discipliner ».
Et pourtant, voilà plusieurs années que nous, citoyen·nes, économisons et même que nous nous disciplinons énormément. Pendant ce temps, l’accès à la propriété ne s’est pas amélioré. Devrons-nous économiser toute notre vie et même au-delà pour nous réserver une place au paradis?
« Les jeunes doivent s’astreindre »
Prenons un exemple simple. Le 28 janvier dernier, un couple de jeunes trentenaires écrivait au journal La Presse pour savoir s’il pouvait enfin accéder à la propriété. Le couple économisait déjà « depuis quelques années » et venait d’obtenir une préqualification d’emprunt hypothécaire d’environ 400 000 $. L’homme déclarait avoir un revenu de 85 000 $ par année et la femme, un revenu de 60 000 $.
Réponse du conseiller financier tel que rapporté par le journaliste : ce n’est pas assez! Un report de cinq ans « serait avantageux », soulignait-il, car une baisse des prix de l’immobilier résidentiel « relève de la conjoncture économique » et ne peut être anticipé.
Cinq ans? Et dans cinq ans, leur dira-t-on à nouveau d’attendre parce que nous sommes impuissants face aux signaux du marché?
Il faut en somme faire des calculs, mais aussi croire en une certaine forme d’au-delà.
Le chroniqueur Francis Vailles, du même journal, poussait ce clou encore plus loin dans un article publié le 17 février dernier. Commentant le plan du Parti québécois pour l’accès à la propriété, il fustigeait la mesure principale proposée, soit le fait de réduire de manière collective le taux hypothécaire des premiers acheteurs. Une telle mesure, écrivait-il, « stimulera encore davantage la demande débridée ».
Comment faire alors pour accéder à la propriété? Surprise : rien. Il faudrait avant tout se serrer la ceinture, et ce pour plusieurs années. « Les cycles immobiliers sont longs et difficiles à inverser », analyse le chroniqueur. « D’ici là, les jeunes doivent s’astreindre à mettre beaucoup d’argent de côté pour profiter des occasions qui se présenteront. »
Mais de quelles occasions parlons-nous? Quand émergeront-elles? Dans cinq ans, dans dix ans, dans cent ans? Et combien d’argent devrions-nous avoir? Un million, deux millions?
« Ton argent finit par t’acheter une vie »
Le discours des chroniqueur·euses et des expert·es-conseils sur la crise du logement atteint ici un paradoxe formidable.
D’un côté, les gens sont invités à adopter un mode de vie rationnel où toute dépense superflue doit être évitée. Tout doit être ainsi calculé, il faut travailler et cesser de voyager, cesser les loisirs, etc. Et ce, pendant un nombre d’années non défini. Mais d’un autre côté, il faut aussi apprendre à « croire » les signaux du marché, il faut espérer que le marché s’améliorera – ou encore, de manière plus désolante, espérer obtenir un héritage surprise. Il faut en somme faire des calculs, mais aussi croire en une certaine forme d’au-delà.
C’est un discours religieux qui se cache sous le drap d’un discours rationnel.
Ce paradoxe est fabuleusement présent dans les travaux du comptable-chroniqueur-star Pierre-Yves McSween. Dans son livre Liberté 45 – qui fut d’ailleurs un best-seller en librairie – McSween proposait sa fameuse méthode VEI : « valeur, épargne, investissement ». Il expliquait qu’il était bien tentant pour les jeunes de devenir des « saltimbanques », soit des artistes précaires qui voguent de projet en projet. Mais pour lui, le meilleur moyen de se libérer « de la prison des paiements » était de placer son argent le plus tôt possible en bourse, puis d’y croire en silence.
Qu’importe si nous n’avons plus aucun loisir, car comme le décrit McSween : « Quand tu mets beaucoup d’argent de côté pendant des années, ton argent finit par te faire vivre. Ton argent finit par t’acheter une vie ». Ça fait rêver, n’est-ce pas?
Un discours qui invite à la grande résignation
Le discours économique sur la crise du logement est ainsi un discours religieux qui se cache sous le drap d’un discours rationnel. Comme disait le sociologue Philippe Steiner dans son ouvrage La sociologie économique : « La théorie économique perd ses propres repères et se transforme […] un pseudo-savoir qui, par glissements successifs, ramène tout comportement humain au choix rationnel ».
Et ce n’est pas un hasard si plusieurs jeunes commencent officiellement à parler de « grand renoncement » ou de « grande résignation ». En 2021, plus de 47 millions d’Américain·es auraient donné leur démission à leur employeur. Pendant la pandémie, plusieurs travailleur·euses ne voyaient en effet plus de sens à faire rouler un système pendant que le monde semblait s’écrouler.
En 2022, un article du Forum économique mondial s’alarmait du phénomène : un cinquième des travailleur·euses de plus de 44 pays hésitaient encore à quitter leur emploi. Encore plus alarmant : plus de deux tiers des personnes interrogées déclaraient qu’elles cherchaient à s’épanouir davantage sur leur lieu de travail, et non pas à gagner un meilleur salaire pour investir en bourse.
Les chroniqueur·euses en finance personnelle seront-ils les derniers à croire en leur fabulation?