Pas de trêves pour les femmes noires

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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Pas de trêves pour les femmes noires

D’Aya Nakamura à Diane Abbott, la haine contre les femmes noires fait rage en Europe.

De l’autre côté de l’Atlantique, la misogynoir bat son plein.

Avant même la célébration des Jeux olympiques de Paris, la France est déjà le théâtre de sports différents : le sexisme, le racisme et la misogynoir, cette haine dirigée envers les femmes noires.

Aya Nakamura, l’artiste féminine française la plus écoutée au monde, a été pressentie pour la cérémonie d’ouverture des Jeux. Mais la musique d’une femme noire issue des cités représentant la France, c’est pour certain·es une africanisation de la France, une humiliation à la France.

En effet, Aya, une artiste qui a vu le jour à Bamako et a grandi en banlieue parisienne, une fleur de macadam des cités, ça fait tache.

L’extrême droite humiliée

Fondée sur la misogynoir, une vague de haine a déferlé sur la chanteuse. Les Natifs, une faction d’extrême droite, a marché sous la banderole : « Y a pas moyen Aya. Ici c’est Paris, pas le marché de Bamako. »

À la suite d’une vague d’insultes racistes, la justice française a ouvert une enquête.

Pour sa part, la cheffe du parti d’extrême droite Rassemblement national Marine Le Pen est d’avis que « ce n’est pas un beau symbole. C’est une provocation supplémentaire d’Emmanuel Macron. »

Pour Le Pen, le choix d’Aya Nakamura pour représenter la France est une « humiliation ». « Je ne vais même pas vous parler de l’entourage. Je vais vous parler de sa tenue, de sa vulgarité, du fait qu’elle ne chante pas français. Elle ne chante d’ailleurs pas étranger [sic] non plus. Elle chante on ne sait pas quoi. »

Il est connu que les poètes créent des langages, inventent des univers, et les chanteur·euses sont nos poètes modernes. C’était déjà le cas d’Édith Piaf, dont Aya Nakamura doit interpréter une chanson pour les Jeux : Piaf ne se gênait pas pour chanter en argot et réinventer des mots à sa guise, comme le soulignait Corinne Mencé-Caster, professeure de linguistique à la Sorbonne, dans un récent article.

C’est ce que Marine Le Pen efface lorsqu’elle fait du « dogwhistling » racial, évitant de nommer directement la race, mais évoquant des stéréotypes raciaux négatifs auxquels son public réagit instinctivement sans nécessairement faire le lien conscient avec la composante raciale.

Ces propos font également appel à la politique de la respectabilité, imposée aux Noir·es afin qu’elles et ils abandonnent les aspects controversés de leur identité culturelle pour gagner le respect des membres de la majorité blanche.

Mérite à géométrie variable

Là où le bât blesse, c’est que selon un récent sondage, près de trois quarts des Français·es considèrent que Nakamura n’est pas une ambassadrice de la musique « française » et 63 % s’opposent à sa prestation aux Jeux olympiques.

Ainsi, les principes de liberté, d’égalité et de fraternité sont jetés par la fenêtre.

Et il en va de même du principe du mérite : dans le cas de Nakamura, ne soyons pas dupes, il a une application à géométrie variable.

En 2022, alors que l’auteure-compositrice-interprète Pomme recevait le prix Victoire de la meilleure artiste féminine française, elle a dénoncé le racisme institutionnel dont Aya Nakamura est la victime. Elle a partagé son inconfort : « Ça me met mal, ça fait des années qu’elle vend des millions d’albums dans le monde, personne n’est capable dans l’industrie de la musique de lui donner du crédit. »

« Une meuf [femme] noire qui ne vient pas de Paris centre et qui n’est pas un peu de base privilégiée dans la vie n’est pas considérée pareil qu’une meuf comme moi [blanche]. »

De l’autre côté de la Manche

Pendant ce temps, au Royaume-Uni, Diane Abbott, la première femme noire députée, élue en 1987 sous la bannière du Parti travailliste, est également la cible de propos haineux.

Frank Hester, membre de l’Ordre de l’Empire britannique et plus gros contributeur à la caisse électorale du Parti conservateur (dix millions £), a déclaré que regarder Abbott lui avait donné envie de « détester toutes les femmes noires » et que la députée « devrait être abattue ».

Le premier ministre Rishi Sunak, lui-même une personne racisée, a refusé de qualifier ces propos de racistes. C’est à la suite de l’intervention d’un député noir qu’il a pris acte des excuses de Frank Hester disant qu’il a été grossier.

Pour Sunak, il faut pardonner au généreux donateur et oublier. Vraiment? Est-ce cela le leadership d’un homme issu de la diversité?

Lors d’une manifestation, Diane Abbott a déclaré : « Il ne s’agit pas de moi, il s’agit du niveau de racisme qui existe encore en Grande-Bretagne. » Abbott a également déposé une plainte pour haine raciale.

***

Les mots de Martin Niemöller s’imposent à moi :

« D’abord, ils sont venus chercher les socialistes, et je n’ai pas parlé, parce que je n’étais pas socialiste.
[…]
Ensuite, ils sont venus chercher les Juifs, et je n’ai pas parlé, parce que je n’étais pas juif.
Puis ils sont venus me chercher – et il ne restait plus personne pour parler en ma faveur.
 »

Il faut se lever devant les injustices : il s’agit non seulement d’un devoir démocratique, mais surtout d’un devoir envers l’humanité.