Longtemps associées à la criminalité, les favelas de Rio de Janeiro, au Brésil, sont de plus en plus visitées par les touristes, depuis que le gouvernement brésilien a entrepris de les « pacifier ». Une démarche qui a toutefois accentué les inégalités vécues par ceux qui y résident.
Située au cœur de la Zona Sul (zone sud), la favela de Santa Marta est à proximité des principales attractions touristiques, comme la statue du Christ rédempteur et de la plage de sable blanc de Copacabana.
En son cœur, c’est un dédale de petites allées et d’escaliers, de la largeur d’une personne. Aucun chemin asphalté ne permet de la traverser. Quelque 1 600 maisons regroupant environ 7 000 habitant·es sont entassées dans sa petite superficie, à flanc de montagne.
Chaque favela fonctionne comme un petit village, avec en son cœur des églises, des casse-croûtes, des dépanneurs, de petites cliniques médicales et parfois même des écoles.
En 2008, la favela de Santa Marta a été la première à être pacifiée par le gouvernement brésilien. Depuis, toutefois, les gangs ont repris leurs activités.
« L’UPP [Unité de police pacificatrice] est installée en haut et en bas de la favela, mais entre les deux, ce sont les gangs qui dirigent », explique Jean-René Mandundu.
D’origine congolaise, il est établi depuis 2006 à Rio de Janeiro, où il est aujourd’hui un guide et interprète accrédité par le ministère du Tourisme brésilien. S’occupant principalement des visiteur·euses issu·es de la francophonie, il vit lui-même dans la favela de Santa Marta.

« Chaque fois que la police veut entrer [dans la favela], ça crée des fusillades », ajoute-t-il. Pour illustrer son point, il montre le mur criblé de balles d’une garderie voisine du poste de l’UPP, située au sommet de la favela.
À divers endroits à travers les couloirs de la favela, il est d’ailleurs possible d’apercevoir des membres de gangs surveillant les allées et venues, ou vaquant simplement à leurs occupations, leurs armes parfois bien visibles.
En rangeant son téléphone après avoir pris quelques photos et vidéos des lieux, l’auteur de ces lignes s’est fait repérer par l’un d’eux, qui a exigé de voir, mitraillette à la main, le contenu qui venait d’être enregistré, afin de s’assurer qu’on ne l’y voyait pas. Bien que ce n’était pas le cas, il a exigé que les vidéos soient effacées, demandant ensuite à l’auteur d’aller dans la corbeille pour les supprimer définitivement.
C’est que les membres de gangs craignent que d’éventuelles photos d’eux, même prises inopinément par des visiteur·euses, puissent être utilisées contre eux par les forces de l’ordre.
« Je dirais que 95 % des gens qui habitent dans la favela, ce sont des gens ordinaires, qui sortent le matin pour aller travailler et qui reviennent le soir. Il y a seulement une petite proportion d’individus qui décident de s’impliquer dans le narcotrafic », nuance M. Mandundu. « On peut rester ici y vivre, tant qu’on ne se mêle pas de leurs affaires. »
Dans la seule ville de Rio, on compte plus de 1000 favelas, qui regroupent environ le quart de la population de la ville. Celles-ci se sont construites à Rio au début du 20e siècle, de façon plus ou moins organisée, sur les nombreuses montagnes qui l’enclavent.
Au fil des années, de nombreux descendant·es d’esclaves s’y sont installé·es. « On a fait l’abolition de l’esclavage [en 1888], mais on utilise toujours la main-d’œuvre de la favela pour aller travailler dans des quartiers riches. Dans chaque quartier riche, comme Leblon, Ipanema, ou Copacabana, il y a des favelas à côté », pointe M. Mandundu, qui rappelle que les inégalités perdurent toujours.
Une « pacification » peu pacifique
À partir de 2008, le gouvernement brésilien a entrepris de « pacifier » les favelas. En d’autres mots, il y a dépêché l’armée pour reprendre le contrôle de ces lieux des mains des trafiquants. Par la suite, une police spéciale, l’UPP, y a été implantée afin de maintenir la paix.
Professeur au département de géographie, d’urbanisme et d’environnement à l’Université Concordia, James Freeman a publié plusieurs recherches sur la pacification des favelas de Rio de Janeiro. Pour lui, il s’agit d’un échec.
« Ça n’a jamais été une politique pour la sécurité de Rio. C’était une politique pour les Jeux olympiques et la Coupe du monde. Ça a été fait pour l’image, pas pour la population. Il n’y a qu’à regarder la carte d’où sont les favelas pacifiées [soit près des quartiers riches et touristiques] », se désole-t-il.

À ses yeux, la police agissait davantage comme une « armée d’occupation », qui discriminait la population locale, en particulier les jeunes, selon le style vestimentaire et la couleur de peau.
« Une des premières choses qu’ils ont faites avec la pacification, c’était d’interdire les partys funk. Pour les jeunes, ça enlevait un repère dans leur vie », donne-t-il en exemple. « Les parents disaient à leurs jeunes de ne pas traîner en dehors de la maison le soir, en raison de la police. »
Presque tous ceux et celles qu’il a rencontré·es lors de ses nombreux voyages sur le terrain connaissaient des personnes qui avaient été torturées, voire tuées par les forces de l’ordre. « Tout le monde a une longue expérience avec la police. Si tu habites dans une favela, la police n’est pas ton amie », résume le professeur.
Malgré tout, du positif en est également ressorti, estime Jean-René Mandundu. « Ça s’est amélioré un peu. Et il y a eu l’arrivée de cours techniques [dans une école de formation à l’intérieur de la favela] et des associations communautaires qui sont entrées dans la favela. »
Il pointe également la construction du funiculaire comme autre exemple. Le gouvernement a inauguré en 2008 dans la favela de Santa Marta un téléphérique permettant à la population de se rendre dans les étages supérieurs sans avoir à gravir la montagne à pied. Un avantage indéniable, notamment pour le transport de matériel.
Un échec
La pacification a ultimement été un échec, alors que les gangs ont depuis progressivement repris le contrôle des favelas. M. Freeman estime néanmoins qu’une intervention du gouvernement serait nécessaire, à la condition d’être faite cette fois en collaboration avec les populations locales, et dans un cadre communautaire.
« Ça a été fait pour l’image, pas pour la population. »
James Freeman
« Je ne crois pas qu’on puisse accepter qu’un quart de la population vive sous le contrôle de pouvoirs parallèles, que ce soient les trafiquants ou les milices. Pour moi, c’est le rôle de l’État de prendre possession de ces territoires et de les gérer comme le reste de la ville », explique-t-il.
« Tu ne peux pas vivre dans une place où le pouvoir reste dans les mains d’un gars de douze ans avec une mitraillette, qui est gelé sur la coke, et que c’est ça, ton pouvoir public. Ce n’est pas possible. Il faut que ce soit l’État! » ajoute le professeur.
Un tourisme problématique
Avec la pacification, le ministère du Tourisme brésilien a mis en place le programme de Rio Top Tour, qui offre une formation technique à des habitant·es de certaines favelas afin qu’ils et elles puissent devenir guides touristiques.
Le professeur Freeman s’interroge sur le côté éthique de la pratique, alors que la notion de vie privée est difficilement applicable dans les favelas, en raison de la très grande proximité des habitations.
« Toute la vie se déroule à l’extérieur, mais tout le monde connaît tout le monde. Mais là, il y a des étrangers qui entrent, qui prennent des photos. Certains se plaignent d’être dans une espèce de safari humain, d’être des animaux dans un zoo. C’est problématique », estime-t-il.
Juçara Aquino est née dans la favela de Rocinha, la plus grande du Brésil avec ses quelque 100 000 habitant·es. Elle est aujourd’hui guide, offrant aux visiteurs des tours de son quartier et ayant fondé sa propre entreprise pour ce faire. Elle estime au contraire qu’il est possible d’y proposer des visites éthiques des favelas, qui permettent de prendre conscience de la réalité des résident·es.
« Je suis fière de montrer Rocinha selon ma perspective en tant que résidente et guide locale. C’est un endroit paisible. C’est une expérience unique. En marchant avec moi, mes clients peuvent découvrir la place et son histoire », indique-t-elle.

À ses yeux, l’industrie touristique dans les favelas possède un potentiel qui n’est pas encore pleinement exploité.
« Le tourisme est extrêmement important, puisqu’il permet de générer des revenus dans la favela et que ça permet la création d’emploi », croit Mme Aquino, donnant en exemple la croissance de commerces locaux.
La question de savoir à qui profiteront les retombées économiques apportées par le tourisme est d’ailleurs une autre préoccupation du professeur Freeman.
« Pour certains individus, c’est inspirant de voir ce qu’ils peuvent faire avec l’argent des touristes. Mais en général, le gros argent ne reste pas dans la communauté », se désole le professeur. « Ce sont des tours organisés à l’extérieur, et l’argent reste à l’extérieur. »
Sans compter également les risques, alors que des touristes sont parfois tué·es lors d’échanges de coups de feu. Dans leurs conseils aux voyageurs, tant le gouvernement du Canada que celui des États-Unis recommandent d’ailleurs à leurs ressortissant-es d’éviter les favelas, même dans le cadre d’une visite guidée, en raison des risques.