Le budget du Québec 2024-2025, déposé mardi par le ministre des Finances Eric Girard, fait beaucoup parler de lui pour le déficit historique qu’il prévoit. Mais quelles dépenses prévoit-il, concrètement? Pivot s’est penché sur deux aspects qui n’en mènent pas très large dans ce budget, soit le logement et l’environnement.
En matière de logement, le budget se fait surtout remarquer par l’absence de tout nouvel investissement pour la construction d’habitations sociales ou abordables. Le gouvernement se contente de miser sur les 8000 unités annoncées l’automne dernier grâce au soutien d’Ottawa. Il maintient donc son objectif de construire un total de 23 000 nouveaux logements abordables d’ici cinq ans.
Le gouvernement Legault s’en tient donc à sa promesse électorale de 2018, soit bien avant qu’il ait reconnu l’existence d’une crise du logement, remarque Véronique Laflamme, porte-parole du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU). « Ce n’est pas sérieux. La situation fait juste se détériorer, et pendant ce temps-là, on garde les mêmes objectifs. »
Le FRAPRU estime que pour répondre aux besoins urgents, il faudrait plutôt construire 50 000 logements sociaux d’ici cinq ans, soit plus du double de ce que prévoit la CAQ. À l’heure actuelle, 38 000 ménages à très faible revenu sont inscrits sur les listes d’attente des habitations à loyer modique.
De l’aide individuelle
Les nouveaux investissements dans le domaine du logement totalisent 483 millions $ d’ici 2026-2027, contre un milliard $ l’an dernier.
Cela est jugé trop peu par plusieurs, dans le contexte de crise. « Le plus gros déficit de ce budget, il est dans le logement », affirme ainsi le député solidaire Haroun Bouazzi en conférence de presse. « Il n’y a rien, rien pour le logement », déplore quant à elle Caroline Senneville, présidente de la CSN.
Le budget prévoit notamment un investissement de 201 millions $ sur trois ans pour maintenir l’Allocation-logement. Cette aide mensuelle de 100 $ à 170 $ est destinée à certaines personnes qui ont un faible revenu et qui en consacrent une part importante à se loger, à condition qu’elles aient plus de 50 ans ou un enfant à charge.
« Ce n’est quand même pas rien, mais c’est secondaire […] Ça n’a pas d’effet structurant. »
Véronique Laflamme, FRAPRU
En 2022, cette aide avait été élargie aux personnes consacrant entre 30 % et 50 % de leurs revenus au logement, le seuil étant auparavant fixé à 50 %. Cet élargissement devait venir à échéance l’automne prochain, mais le gouvernement a annoncé que le seuil de 30 % sera maintenu jusqu’en 2027.
Véronique Laflamme estime que ce réinvestissement était nécessaire, mais qu’il demeure peu surprenant. « Honnêtement, il n’a jamais vraiment été question de mettre fin » à cette allocation bonifiée, souligne-t-elle.
Les groupes de logement demandaient que l’allocation ne soit plus limitée aux personnes de 50 ans et plus ou à celles ayant un enfant, dans un contexte où les personnes seules de tous les âges peinent aussi à se loger sans y consacrer une trop grande part de leurs revenus.
Par ailleurs, Véronique Laflamme déplore que le gouvernement priorise l’aide individuelle plutôt que de mettre en place des mesures d’ampleur pour enrayer la crise du logement. « Ce n’est quand même pas rien, mais c’est secondaire », dit-elle au sujet de l’allocation. « Ça n’a pas d’effet structurant » pour prévenir la rareté des logements accessibles.
Réagir à l’urgence
Le budget prévoit aussi 7,8 millions $ pour aider les ménages qui se retrouveront sans toit le 1er juillet prochain, une augmentation de 2 millions $ par rapport à l’année dernière. Une annonce bien reçue par Véronique Laflamme, vu l’ampleur de la crise actuelle. Elle précise toutefois qu’une aide d’urgence serait pertinente tout au long de l’année, vu la multiplication des campements de personnes sans logis.
Ces montants d’urgence seront versés aux municipalités et aux offices d’habitation. La porte-parole du FRAPRU espère que celles-ci mettront en place des mesures efficaces pour aider les locataires à trouver un logis et obtenir de l’hébergement d’urgence en cas de besoin, puisque ce n’était pas le cas dans de nombreuses villes l’an dernier.
D’autres dépenses annoncées serviront notamment à rénover les habitations à loyer modique qui sont souvent vieillissantes (153 millions $) et à soutenir leurs dépenses d’exploitation (66 millions $).
Réagir aux changements climatiques ou les prévenir?
Pour l’environnement, le gouvernement prévoit de nouveaux investissements de 127,5 millions $ sur cinq ans. La majorité des sommes prévues dans le budget pour les changements climatiques, soit 102 millions $, visent à faire face aux conséquences des changements climatiques.
Ces nouvelles sommes sont allouées principalement à la gestion des sinistres majeurs (61,3 millions $) et à la SOPFEU pour la gestion des feux de forêt (29 millions $), ou encore à s’assurer du bon fonctionnement des barrages (11,6 millions $).
Le reste du budget environnemental est alloué à la protection de l’environnement et du patrimoine naturel. Cela comprend par exemple un financement pour mettre en place le site patrimonial mondial Anticosti (14,2 millions $). Une aide ponctuelle de 1,5 million $ sera aussi offerte cette année aux communautés autochtones pour des initiatives de gestion de la faune.
« On ne s’attaque pas aux racines du problème. »
Caroline Senneville, CSN
En ce qui concerne la prévention des changements climatiques, le budget prévoit uniquement une bonification de 3 % du fonds pour le Plan pour économie verte (PEV), qui passe donc de 9 à 9,3 milliards de dollars sur cinq ans.
En investissant davantage de nouvelles sommes pour réagir aux changements climatiques que pour les prévenir, le gouvernement fait « l’inverse » de ce qu’il devrait faire, critique Caroline Senneville, de la CSN. « On ne s’attaque pas aux racines du problème […] On gère à la petite semaine plutôt que d’avoir une vision d’où le Québec s’en va. »
Les sommes annuelles allouées à la transition écologique à travers le PEV « représentent environ 1 % des dépenses totales du budget […]. C’est révélateur des priorités du gouvernement, qui s’inquiète plus du déficit économique que du déficit écologique », déplore Colin Pratte, de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).
Peu de nouveau pour le transport collectif
Le budget bonifie aussi le Plan québécois des infrastructures (PQI). Pour le développement du réseau routier, il prévoit des dépenses de 34,5 milliards $ sur dix ans, soit un ajout de 3 milliards $ depuis le dernier budget.
En parallèle, pour le maintien et la bonification des infrastructures de transport collectif, on passe de 13,781 à 13,822 milliards $ sur dix ans, soit une augmentation de 41 millions $.
« Le gouvernement choisit de bonifier de 10 % les fonds alloués aux routes, tandis que le transport collectif se voit augmenter de 0,29 % », analyse Colin Pratte. « Cette disproportion est révélatrice d’un gouvernement qui n’a aucune intention réelle de favoriser le transport collectif et diminuer le bilan de GES générés par les transports », ajoute-t-il.
Au-delà de ces investissements dans les infrastructures, il n’y a pas de nouveau financement alloué au fonctionnement des transports en commun. Or, « il faut financer le fonctionnement, les opérations, parce que c’est quand le système est efficace que les gens l’utilisent », affirme Caroline Senneville, présidente de la CSN.
« Nous n’avons donc aucune garantie pour prévenir la réduction [ni pour] garantir le maintien des services », commente quant à elle la députée solidaire Christine Labrie en conférence de presse.
Fin du rabais pour acheter des voitures électriques
Le budget prévoit aussi que les rabais à l’achat de véhicules électriques offerts par le programme Roulez vert seront réduits graduellement jusqu’à être complètement coupés à partir de janvier 2027.
Le gouvernement justifie l’arrêt graduel de ce programme par le fait que le marché des véhicules électriques aurait progressé à sa maturité. Un nouveau véhicule sur neuf au Québec était électrique au premier trimestre de 2023, est-il indiqué dans le budget.
« Les sommes [allouées à ce programme] seront réaffectées dans d’autres mesures du Plan pour une économie verte jugées plus efficaces », explique Eric Girard, ministre des Finances, sans toutefois spécifier les mesures visées.
Colin Pratte reconnaît que la fin de ce financement peut être justifiée, mais il s’inquiète qu’en l’absence d’un réseau de transport collectif satisfaisant, les gens se tournent simplement vers des voitures à essence, moins chères que les véhicules électriques.
« [On ne vient pas] bonifier pour autant les investissements en transports collectifs. Une stratégie réfléchie de transfert modal aurait accompagné la fin des subventions pour voitures électriques d’un investissement conséquent en transports collectifs », analyse Colin Pratte.