Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Zoé* s’inquiète que Radio-Canada, dans le plus récent épisode de son émission Enquête, véhicule des théories pseudo-scientifiques pour s’inquiéter de l’augmentation des jeunes qui choisissent une transition de genre. La jeune militante trans déplore aussi un cadrage qui fausse certaines questions liées aux jeunes qui détransitionnent et surtout, qui en efface d’autres concernant l’accès difficile aux soins de santé mentale et d’affirmation de genre. Zoé dénonce aussi qu’on donne plus d’attention aux voix des parents qu’à celles des jeunes trans, alors que leurs droits sont en danger dans un contexte de montée de la haine et de la violence.

Au sein des communautés LGBTQ+, « Trans express », le dernier épisode controversé de l’émission Enquête de Radio-Canada, a fait une onde de choc. On y présente les cas de personnes ayant détransitionné, un phénomène bien réel, mais marginal.

Le reportage pointe du doigt des professionnel·les de la santé qui auraient octroyé des soins trop rapidement, tout en s’attaquant à la thèse, pourtant appuyée par la très grande majorité des études scientifiques, selon laquelle les soins d’affirmation de genre sont un moyen de réduire la détresse psychologique et de prévenir des suicides.

Pour comprendre comment les communautés visées reçoivent ces discours et y répondent, Pivot s’est entretenu avec Zoé*, une jeune militante trans et membre du mouvement Nous ne serons pas sages. Ce dernier demande la dissolution du comité de « sages » mis sur pied par la CAQ en décembre dernier afin d’éclairer le gouvernement quant à l’identité de genre.

Pour Zoé, dans le contexte actuel de montée de la haine envers les personnes trans et non binaires, un tel reportage, qui bénéficie d’un rayonnement important au Québec, aura aussi de graves conséquences pour les jeunes qui souhaitent transitionner.

***

Suite à la diffusion du reportage d’Enquête, comment vous sentez-vous et comment décririez-vous la réaction au sein de vos communautés?

Zoé : On était vraiment en colère, on était vraiment triste. Ça m’a vraiment, vraiment affectée. Il y a beaucoup de colère dans la communauté, beaucoup de peine aussi.

Parce qu’il n’y a personne à Radio-Canada qui semble avoir essayé de bloquer cette chose-là. Ça fait peur de voir que c’est rendu normal, ce genre de discours-là. Ça fait peur pour la suite des choses.

Il n’y a personne dans la communauté qui est capable de voir du journalisme sérieux là-dedans. La réaction est assez unanime : c’est une levée de boucliers et une dénonciation.

Le documentaire fait référence à l’idée de « rapid-onset gender dysphoria », ou dysphorie de genre à déclenchement rapide, un concept pseudo-scientifique utilisé pour décrire une prétendue « contagion sociale » qui amènerait des ados à entamer une transition de genre soudaine. Le concept découle d’une étude fondée sur des entrevues avec des parents recrutés au sein de groupes anti-trans, qui a par la suite été en bonne partie désavouée par la revue où elle avait paru. Pourquoi est-ce que c’est dangereux que de telles idées soient reprises par des grands médias?

Zoé : En faisant ça, Radio-Canada donne de la crédibilité à ce qui est au fond une théorie du complot.

C’est de la pseudo-science, la méthodologie derrière la recherche est extrêmement douteuse. On a recruté sur des blogues transphobes des parents d’enfants trans qui ne reconnaissaient pas la transition de leur enfant. Il n’y a aucune personne trans qui a été consultée dans le cadre de cette « recherche ». Ce n’est pas une méthodologie scientifique, c’est une méthodologie de complotisme.

C’est très dangereux, surtout dans le cadrage du reportage, qui ne reconnaît pas que c’est un truc extrêmement marginalisé dans le milieu [scientifique]. Le reportage fait comme si ça prenait une grande place au sein des milieux psychologique, psychiatrique, pédiatrique, mais c’est de la désinformation dangereuse qui coûte des vies.

La Society for Evidence-Based Gender Medicine (SEGM), à laquelle sont affiliés la plupart des expert·es consulté·es, est rejetée par la profession. C’est un think tank de droite composé de transphobes, de gens qui considèrent que la transidentité est un problème psychiatrique. Les institutions de médecine et les ordres professionnels ne les considèrent absolument pas comme crédibles, mais les journalistes leur donnent constamment une plateforme pour s’exprimer.

C’est un manquement à l’éthique et à la méthodologie journalistiques. C’est mensonger.

Ça déforme les [faits] d’une manière qui crédibilise les discours de l’extrême droite, comme si c’était un truc qui était professionnellement reconnu, comme si ça avait une crédibilité dans le milieu professionnel, alors que c’est pas du tout le cas.

C’est fou qu’Enquête soit allé à New York pour trouver des gens qui allaient appuyer son propos. Ça témoigne du fait qu’il n’y a pratiquement personne dans les milieux psychiatriques qui défend ces lignes-là au Québec.

La vérité, c’est que d’avoir accès à des soins de santé trans, ça sauve des vies. Le reportage passe tellement de temps à décrédibiliser cet argument-là, alors que c’est vrai et prouvé par plusieurs études. On ne peut pas le répéter trop souvent. L’écrasante majorité des études scientifiques appuie cela.

Et au-delà de ça, ce qui sauve des vies aussi, encore plus que les soins de santé, c’est l’acceptation sociale, c’est l’acceptation des parents, c’est l’acceptation du milieu.

Vous jugez aussi que le choix des jeunes intervenant·es pose problème?

Zoé : On voit comment ils cadrent ça : le seul jeune trans qui est dans le reportage, ils lui laissent à peine de temps d’écran et ils se concentrent sur des jeunes détrans.

L’expérience du jeune trans a peu de place, mais ils lui laissent une bonne section pour dire qu’il ne faut pas être méchant avec les jeunes détrans. Et c’est vrai, il n’y a personne dans la communauté trans qui souhaite antagoniser les personnes qui regrettent leur transition, mais c’est bizarre de ramener l’expérience d’un jeune trans à son avis sur la question de la détransition.

Un autre truc qu’ils font, c’est qu’ils ne s’intéressent qu’aux personnes transmasculines, qu’ils décrivent comme des jeunes femmes en danger. Il y a cette idée que les personnes transféminines sont comme les masterminds qui seraient des prédateurs pour les jeunes filles, qu’elles essaieraient de rendre trans.

Le reportage soulève l’implication parentale, mais en présentant les craintes des parents face à l’autonomie médicale accordée aux jeunes de 14 ans et plus, en invoquant l’idée de « protection de l’enfance ». Qu’est-ce qui cloche avec cet argumentaire, selon vous?

Zoé : Le concept des « droits parentaux » et le problème de la place des parents face aux jeunes [trans], ce sont des éléments de discours qui viennent de l’extrême droite.

C’est une manière pernicieuse de retirer de l’agentivité aux jeunes. Ce que ça dit, entre les lignes, c’est qu’il ne faut pas écouter les jeunes, que les jeunes ne devraient pas avoir un mot à dire sur leur propre expérience, que leurs parents savent mieux qu’eux et elles.

Pourtant, l’expérience de la communauté trans, c’est en fait que dans beaucoup de cas, les parents sont les premiers oppresseurs des jeunes gais et trans. Il y a des enfants queers qui meurent sous les coups de leurs parents. Il y a des enfants queers qui se font jeter à la rue : c’est la cause principale d’itinérance chez les jeunes LGBTQ+, qui sont beaucoup plus à risque d’itinérance que les jeunes cisgenres et hétérosexuel·les.

C’est fou, parce que ça n’existe pas, le droit parental, ce n’est pas un concept légal. Par contre, dans le droit international, dans le droit canadien, il existe un droit des enfants. Le discours des droits de parents, c’est le non-respect de ce droit-là, de l’autonomie légale et corporelle des jeunes.

C’est un discours autoritaire, familialiste, qui veut plus de contrôle des parents sur les jeunes, qui veut un maintien de la famille nucléaire hétérosexuelle comme fondement de la société.

Le reportage d’Enquête donne la parole aux parents, qui disent un peu n’importe quoi et qui ne comprennent pas le sujet dont ils parlent. Ils disent « on a notre mot à dire, on ne nous a pas écoutés ». Mais on ne donne pas la parole aux jeunes trans. C’est un peu comme dire : « écoutez les parents des jeunes qui ont détransitionné, qui doutent de la transidentité de leurs enfants, mais n’écoutez pas les jeunes trans, ils ne savent pas de quoi ils parlent ».

Parce que la communauté trans s’est battue pour le droit des jeunes à avoir un contrôle sur leurs corps et leurs vies, c’est souvent recadré comme si la communauté trans avait un intérêt à profiter des jeunes, alors qu’au contraire, on se bat pour que les jeunes aient davantage leur mot à dire dans leur vie, qu’ils et elles soient moins sous l’emprise d’adultes autoritaires et aient plus de contrôle sur leur existence.

Dans le reportage, on voit que certaines personnes ont en effet reçu des soins d’affirmation de genre au bout d’une très brève consultation. Selon vous, cela est-il spécifique aux soins d’affirmations de genre, ou plutôt révélateur d’un problème plus large lié au système de santé au Québec?

Zoé : Il faut dire que ce n’est l’expérience de pratiquement personne : c’est tellement long, avoir accès à des soins de santé trans, que tu sois un·e jeune ou un·e adulte. Ce sont de très longues listes d’attente, ça prend du temps d’être référé·e, même les cliniques privées sont souvent à capacité maximale.

Effectivement, peut-être que les personnes dans le reportage se sont retrouvées face au modèle néolibéral de soins de santé mentale : les rapports expéditifs qu’il faut faire, il faut être efficace, il faut faire du rendement. Les médecins sont payés à l’acte. C’est de la santé mentale industrielle. Ça, c’est vrai.

Par exemple, quand on parle du trouble de personnalité limite, c’est intéressant, parce qu’il y a clairement un surdiagnostic, parce que c’est un diagnostic facile. C’est un diagnostic qui est genré, c’est un peu comme l’hystérie contemporaine, on l’applique souvent aux personnes qui sont perçues comme femmes ou comme étant de la communauté LGBTQ+. C’est facile et ça efface un peu l’expérience de trauma.

En même temps, il manque de service en santé mentale, il manque d’aide.

L’une des personnes détrans qui est dans le reportage a commenté sur une publication Instagram pour dire qu’elle voulait « pouvoir amener de la lumière sur le fait [qu’elle n’a] pas eu de professionnels psychologique [dans son] parcours ». Le reportage déforme clairement ses propos pour dire que le problème, c’est l’accès aux soins de santé trans, alors que ce qu’elle demande, c’est de l’aide en santé mentale, et qu’elle n’est pas capable de l’obtenir.

Personne n’est capable de l’avoir. Il faut être très riche pour avoir accès à des soins de santé au privé, et au public, ce sont des files d’attente éternelles.

Dans le contexte actuel, alors que la violence contre les personnes trans et non binaires prend de l’ampleur, et avec la venue controversée du Comité de sage sur l’identité de genre au Québec, quelles sont les conséquences d’un tel discours, spécialement pour les jeunes qui souhaitent ou qui ont transitionné?

Zoé : On parle beaucoup du cas de Nex Benedict [un·e jeune non binaire qui s’est enlevé la vie après avoir subi des violences verbales et physiques de la part d’autres élèves à l’école qu’iel fréquentait aux États-Unis] parce que c’est dans le contexte de discours comme celui-là qu’iel est mort·e.

Les forces réactionnaires mènent une guerre contre les jeunes trans et mettent leur vie en danger.

Les conséquences sont déjà claires. Même avant le reportage, même avant le Comité des sages. On est dans les premières années depuis très longtemps où les jeunes LGBTQ+ disent se sentir moins en sécurité qu’avant. Les jeunes rapportent plus d’intimidation, plus de violence, ils subissent plus de discours haineux.

Mais surtout ils subissent plus de violence de la part des adultes. Des histoires de jeunes qui se font mégenrer, moquer, dénigrer par les professeur·es, comme c’était le cas à l’école de Nex en Oklahoma, on en a ici aussi. Ces adultes-là traitent les jeunes trans comme s’iels étaient une menace pour les autres jeunes – et l’idée de la contagion sociale c’est un peu ça, c’est de dire que la transidentité c’est une menace pour les jeunes et qu’il faut mettre un frein à la contagion.

C’est très dangereux. Parce que si ça continue, on va voir des gens se faire tuer ici aussi, au Québec.

Quels enjeux auxquels font face les personnes trans et non binaires sont invisibilisés dans les médias et l’espace public? De quoi aimeriez-vous qu’on parle?

Zoé: On devrait parler de l’absence d’accès aux soins de santé mentale pour les personnes trans, la difficulté d’accès aux soins médicaux trans – c’est fou, parce que c’est le contraire de ce que le reportage dit.

On pourrait aussi aborder la question des changements de mention [de sexe] dans les documents légaux, parce qu’il y a encore de la discrimination légale complexe envers les personnes trans et non binaires.

Il faudrait qu’on parle du sous-financement des organismes. J’aimerais aussi qu’on parle de la violence systémique : il y a plein de cas de violence policière envers les personnes trans et non binaire, surtout dans les milieux militants.

J’aimerais ça, enfin, qu’on donne la parole à une personne trans. Combien de personnes trans sont invitées à Tout le monde en parle? J’aimerais qu’on leur donne la parole, qu’on comprenne leur réalité.

*Nom fictif. Cette personne a préféré parler sous le couvert de l’anonymat pour éviter des représailles.

Mise à jour : La cause de la mort de Nex Benedict a été mise à jour en fonction d’informations apparues après la parution initiale de cet article.

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