Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a du mouvement ces jours-ci dans l’univers du cinéma. Avec la cérémonie des Césars de la semaine dernière et la 96e soirée des Oscars qui approche à grands pas, la saison des prestigieux galas et récompenses est bien entamée.
Mais en dehors des trophées, des tapis rouges et des paillettes, ce qui se déroule en marge dresse un portrait beaucoup moins glamour de l’industrie cinématographique en matière de parité et d’inconduites sexuelles.
Lueurs d’espoir
Il convient d’abord de souligner certains grands succès récents pour les réalisatrices. On a beaucoup parlé des records au box-office du film Barbie – même si sa réalisatrice Greta Gerwig a été snobée dans la catégorie de la meilleure réalisation aux prochains Oscars.
Soulignons qu’il s’agit de l’édition de ce gala avec le plus de films réalisés par des femmes nommés dans la catégorie du meilleur film.. Sur les dix longs-métrages en lice, trois sont en effet réalisés par des réalisatrices : Barbie de Greta Gerwig, Anatomie d’une chute de Justine Triet, et Past Lives de Celine Song.
Notons qu’en 96 ans d’histoire et 601 nominations pour l’Oscar du meilleur film – la catégorie la plus prestigieuse –, seuls 22 films de réalisatrices ont été nommés.
Relevons également la victoire de Monia Chokri pour le César du meilleur film étranger, qui a fait couler beaucoup d’encre le week-end dernier, et pour cause. Au gala du cinéma français, la réalisatrice québécoise affrontait notamment Oppenheimer du réalisateur Christopher Nolan. Ce n’était pas gagné d’avance, vu le succès en salle du film de Nolan, et puisque Chokri est uniquement la quatrième femme à avoir remporté ce prix – et la première depuis 2007.
Toutefois, malgré ces marques de reconnaissance qui inspirent espoir et fierté, il faut malheureusement se garder de l’envie d’annoncer en grande pompe un changement d’ère dans le milieu.
Recul de la représentation des femmes
Des analyses récentes ont en effet révélé que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, 2023 est une année où les femmes ont été moins représentées sur les écrans.
Selon le rapport It’s a Man’s (Celluloid) World, on accuse même une baisse de 5 points dans la proportion de protagonistes féminins par rapport à 2022, passant d’un maigre 33 % d’héroïnes à un très décevant 28 %. Triste constat.
Derrière la caméra, la situation n’est pas meilleure : le rapport The Celluloid Ceiling révèle que, depuis 1998, il n’y a eu qu’une augmentation de 5 points des femmes occupant des postes d’importance dans la création des films, passant de 17 % à 22 % en un quart de siècle. À titre indicatif, pour les 250 films les plus populaires des 26 dernières années, les femmes ne représentent que 16 % de réalisatrices.
Confier des rôles d’importance aux femmes dans les équipes de production a des répercussions importantes.
J’ai parfois l’impression que certaines personnes oublient pourquoi il est important d’accroître la présence des femmes devant et derrière la caméra. Il ne s’agit pas d’un idéal philosophique éthéré ou d’un fantasme purement statistique.
Nous sommes souvent prompt·es à souligner l’importance des représentations audiovisuelles sur l’imaginaire collectif et culturel lorsque vient le temps de protéger la liberté d’expression ou de revendiquer l’importance du financement de la culture. Mais il ne faut pas négliger que la présence des femmes devant et derrière la caméra a des impacts bien concrets sur la vision du public quant aux capacités des femmes, sur les constructions des dynamiques relationnelles genrées ou sur les ambitions des jeunes spectatrices.
De même, confier des rôles d’importance aux femmes dans les équipes de production a des répercussions importantes sur les pratiques de tournage – et il faut se rendre à l’évidence qu’on a toujours besoin d’un remue-ménage de ce côté-là.
Impunité dans les coulisses
La lutte est en effet loin d’être gagnée en ce qui concerne les inconduites sexuelles sur les plateaux de tournage, et ce, malgré le mouvement #MeToo et ses contrecoups.
En France, par exemple, c’est à la culture des réalisateurs intouchables et autres comédiens ivres de pouvoir que plusieurs actrices s’attaquent ces jours-ci. Elles sont en effet de plus en plus nombreuses à dénoncer des abus sexuels commis à leur endroit lorsqu’elles étaient très jeunes, souvent même adolescentes.
Ne nous laissons pas berner par le faste des soirées de reconnaissance.
Dans un poignant discours lors des Césars, la comédienne Judith Godrèche a dénoncé le cinéaste Benoît Jacquot et a notamment incité la communauté cinématographique française à sortir de son mutisme et à s’unir pour que les illustres abuseurs n’aient plus droit à l’impunité dont ils ont joui jusqu’à présent.
Cette prise de parole coïncide d’ailleurs avec des accusations contre le cinéaste espagnol Carlos Vermut et le dépôt d’une autre dénonciation à l’encontre de Gérard Depardieu – une nouvelle qui surprend peu, mais n’en dégoûte pas moins. L’ensemble des plaintes contre Depardieu font état de viols, de comportements grossiers et de gestes à caractère sexuel posés sur des décennies de métier.
C’est dire combien le milieu cinématographique est empêtré dans une longue histoire de violence et de misogynie à peine dissimulées.
Bref, ne nous laissons pas berner par le faste des soirées de reconnaissance et ne crions pas trop tôt à l’atteinte de la parité. Nous nous devons de conserver une certaine circonspection face à cet univers culturel.
Et le monde du cinéma doit mettre un terme définitif à l’immunité de ses leaders s’appropriant goulument le corps des jeunes filles et des femmes en coulisse, et tardant encore à laisser de la place aux idées et aux voix féminines dans les œuvres.