Pivot a décortiqué la couverture de la grève et des négociations du secteur public par les grands médias au Québec. Malgré une durée historique, la grève récente des travailleur·euses du secteur public a bénéficié d’un appui populaire, alors que l’insatisfaction avec le gouvernement Legault prenait de l’ampleur : cela se reflète dans la couverture médiatique généralement favorable pour les syndicats. Les coups d’éclat, les scandales et les impacts de la grève sur les citoyen·nes suscitent bien plus d’attention que l’état des services publics ou les conditions de celles et ceux qui y travaillent. Et si certains métiers s’attirent plus de sympathie, d’autres restent dans l’ombre.
Depuis que Pivot a lancé sa « Salle de nouvelles » participative, nous recevons des suggestions de sujets à couvrir de la part de nos abonné·es. Un sujet nous a été proposé : analyser la ligne éditoriale des médias au Québec.

Comme ce sujet est très vaste, nous avons décidé de faire l’exercice en nous concentrant sur un conflit de travail récent : la grève du Front commun, de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) et de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) et les négociations pour le renouvellement des conventions collectives du secteur public. Nous étions curieux de voir comment ce conflit potentiellement polarisant avait été traité par divers médias d’information.
Pour faire cette analyse, nous avons récolté les articles de quatre médias faisant de la nouvelle écrite quotidienne : le Journal de Montréal, la Presse, le Devoir et Radio-Canada. Les articles choisis ont été publiés entre le 5 novembre 2023, la veille de la première demi-journée de débrayage, et le 8 janvier 2024, le jour de la rentrée des classes qui marquait la fin de la grève dans les écoles.
La couverture en quelques chiffres
Durant la période étudiée, si on exclut les contenus publicitaires ou commandités, on remarque que le Journal de Montréal (2,6 %) et la Presse (2,5 %) ont accordé un pourcentage égal de leur couverture au conflit entre le gouvernement et les employé·es du secteur public.
Le Devoir a publié moins d’articles, mais a consacré une plus grande proportion de sa couverture à ce sujet (4,6 %).
« Je trouve ces pourcentages quand même assez hauts », affirme Amélie Daoust-Boisvert, professeure adjointe de journalisme à la Faculté des arts et des sciences de l’Université Concordia. Selon elle, ces chiffres montrent que les négociations du secteur public sont restées à l’agenda des médias qui trouvaient important d’en assurer le suivi. « C’est assez rare que cela se passe comme ça », explique-t-elle. « Les médias se fatiguent de tous les sujets. »
En comparaison, la professeure de journalisme rappelle que le sujet des changements climatiques ne compte que pour 0,5 % de la couverture médiatique. Ce pourcentage tend à augmenter brièvement à 2,5 % lors de gros événements comme les conférences de l’ONU sur le climat.
La couverture proportionnellement plus grande de la grève et des négociations par le Devoir n’est pas surprenante non plus, selon Amélie Daoust-Boisvert. Le Devoir a moins de journalistes que les autres médias écrits, et c’est pourquoi il publie moins d’articles au total. Par contre, « c’est un journal qui est aussi plus politique, dans le sens qu’il y a proportionnellement plus de journalistes à la salle [de nouvelles] qui sont affecté·es à la chose politique », ajoute-t-elle.
L’opinion (chroniques, éditoriaux et lettres ouvertes) compte pour presque un tiers (31 %) du contenu publié par le Devoir au sujet du conflit. Le Journal de Montréal arrive en deuxième place (28 %).
Le Devoir, qui a publié plus de lettres ouvertes, a servi de forum pour que les uns et les autres puissent s’exprimer, analyse Amélie Daoust-Boisvert. « C’est un des rôles politiques que [le Devoir] a dans notre écosystème médiatique », ajoute-t-elle.
Des mots pour dire les choses
« Grève », voilà sans surprise un des mots le plus fréquemment utilisé pour titrer les articles durant la période que nous avons étudiée.
Les actions perturbatrices ponctuelles, comme le débrayage ou les moyens de pression, alimentent les médias, qui s’y intéressent plus qu’à la trame de fond, comme les conditions de travail des grévistes. En témoigne le fait que des mots comme « parents », « enfants » et « manifestation », qui réfèrent à l’impact de la grève et aux mobilisations les plus visibles, soient plus présents qu’un mot comme « salaire », qui réfère à un des enjeux clés de la renégociation des contrats de travail.
Mots les plus utilisés dans les titres des articles




« Quand je regarde les mots, ce qui me vient en premier, c’est qu’une grève c’est de la perturbation, et de la perturbation, c’est de l’événementiel », analyse Philippe de Grosbois, sociologue et auteur du livre La collision des récits : le journalisme face à la désinformation. Ainsi, une grève est intéressante à couvrir, car elle entretient un rythme au quotidien.
L’importance donnée aux événements ponctuels « me faisait penser à ce que dit la journaliste française Anne-Sophie Novel, selon qui on parle plus de ce qui se passe aujourd’hui que de ce qui se passe tous les jours », dit Philippe de Grosbois.
« Ce qui se passe aujourd’hui, c’est l’événement, c’est la grève. Ce qui se passe tous les jours, [c’est] l’état de l’école publique, l’état des services publics. [C’est] la toile de fond qui est toujours présente et qui n’est pas une nouvelle en soi parce que c’est l’état de la situation. »
« C’est un peu la réalité des mouvements sociaux de devoir perturber pour réussir à attirer l’attention », dit l’enseignant. « Mais en même temps, tu attires l’attention sur ton moyen de pression, et tu essaies que ton moyen de pression attire l’attention aussi sur ta cause ».
Pour Philippe de Grosbois, si le moyen de pression sert à alerter sur la cause, « il y a toujours le risque d’attirer plus d’attention sur le moyen de pression lui-même que sur [les revendications] ».
Par ailleurs, un autre attrait de la grève pour les médias est qu’elle offre un bon récit avec des personnages clairs qui s’affrontent, analyse le sociologue. « On peut avoir plusieurs acteurs », dit-il, « on a les familles, on a les grévistes, on a le gouvernement ».
En effet, quand on observe le vocabulaire utilisé dans les articles, à côté de mots comme « gouvernement » et « négociation », on retrouve beaucoup les mots « élève », « enfant » et « enseignant ». Ces mots témoignent aussi de l’importance accordée aux conséquences de la grève sur les services, en particulier dans les écoles, comme on le verra.
Mots les plus utilisés dans le corps des articles




Des angles pour couvrir les sujets
En journalisme, un sujet peut être couvert sous différents angles. Le bras de fer récent entre le gouvernement et les travailleur·euses du secteur public est un bon exemple : on peut couvrir les événements qui ont eu lieu durant une manifestation, on peut couvrir les revendications des manifestant·es et on peut aussi mettre l’emphase sur les impacts négatifs des moyens de pression sur la population, entre autres.
Nous avons classé les articles sur la grève et les négociations du secteur public selon l’angle choisi.
La catégorie « négociation » regroupe les articles traitant du déroulement quotidien et plus général du conflit : offres, contre-offres et moyens de pression en général.
C’est une réalité des médias que « l’agenda politique dicte l’agenda médiatique », rappelle Amélie Daoust-Boisvert. Les négociations ont eu une couverture importante « parce que l’on couvre cela de l’angle de Québec, de la politique ».
La catégorie « impact » regroupe les articles traitant des effets des moyens de pression sur les services publics, les parents, les enfants, les patient·es et autres. On voit que certains médias, comme Radio-Canada (37 %) et le Journal de Montréal (23 %), ont accordé une plus grande importance à cet angle dans leur couverture du conflit.
Cette focalisation importante de certains médias sur les conséquences de la grève ne surprend pas Amélie Daoust-Boisvert.
Ce conflit a impacté les journalistes eux-mêmes, explique-t-elle, car « la plupart des journalistes sont dans un âge où ils ont des enfants ». On ne peut pas conclure que la couverture était biaisée, ajoute-t-elle, mais, « quand ça t’impacte personnellement, tu as tendance à penser que le sujet est plus important ou que ton angle est plus important parce que tu le vis », dit-elle.
Ce phénomène fait que tous les médias « ont des angles morts », explique Amélie Daoust-Boisvert, soit des angles que les journalistes ne voient pas, car ils ne les touchent pas personnellement.
La catégorie « politique » regroupe les articles qui traitent de l’impact du conflit pour les partis ou les ministres impliqué·es, ou qui parlent de François Legault. Ici aussi, on voit que le Devoir a consacré une plus grande couverture (11 %) à cette joute plus politique. Cela se reflète aussi par la présence importante des mots « Legault » et « Québec » dans les titres du Devoir.
Dans la catégorie « scandale », on retrouve principalement deux sujets. D’une part, la subvention de cinq millions $ débloquée par le gouvernement Legault pour une partie des Kings de Los Angeles, au début de la grève, alors qu’il restait ferme dans son refus de bonifier les offres aux employé·es des services publics. D’autre part, la participation de la présidente de la FTQ à la COP28 à Dubaï, en pleines négociations, et son retour précipité au Québec face aux critiques.
On note que ces deux scandales ont suscité légèrement plus d’intérêt (22 articles) que les conditions de travail du personnel du secteur public (19 articles).
Pour Philippe de Grosbois, il est intéressant de noter que « les Kings de Los Angeles [15 articles] ont eu plus de mentions que Dubaï [7 articles] ». « Ça n’a pas mordu tant que ça […] tandis que les Kings de Los Angeles, ça a plus marché », note-t-il. Cette histoire de subvention gouvernementale pour un match de hockey semble avoir beaucoup plus marqué l’imaginaire que l’absence d’une dirigeante syndicale.
« D’ailleurs, on parlait de « Dubaï » et pas de « COP28 », parce qu’on essayait de mettre une certaine connotation » qui fait penser à la chaleur et aux vacances, ajoute Philippe de Grosbois.
Notre décompte met aussi en évidence que Radio-Canada a consacré trois à cinq fois plus de sa couverture aux manifestations que les autres médias. « À Radio-Canada, tu vas avoir une couverture très collée sur l’actualité pure », explique Amélie Daoust-Boisvert. « Leur ligne éditoriale, c’est pas mal d’informer les Canadien·nes à la minute ». Cela pourrait expliquer en partie la proportion plus élevée de textes couvrant des manifestations.
Le fait que ce soit un média qui produit aussi des reportages visuels peut également expliquer ce fait, car une manifestation, ça donne de bonnes images.
Une autre explication est le fait que plusieurs de ces manifestations ont eu lieu à proximité des bureaux de Radio-Canada. « Il y avait du mouvement » dans ce secteur, rapporte Amélie Daoust-Boisvert. « Le mouvement syndical sait que se faire voir proche de Radio-Canada ou de TVA, c’est une bonne idée. »
Enfin, on remarque également que la condition matérielle des grévistes — rappelons que les profs de la FAE, en grève illimitée, n’avaient pas de fonds de grève — a suscité plus d’articles (30 au total) que les conditions de travail du personnel du secteur public de façon plus générale (19 articles).
Ces articles sur les conditions des syndiqué·es se sont concentrés autour de la période qui précède Noël, comme le montre ce graphique de la distribution des angles couverts dans le temps.
Amélie Daoust-Boisvert rappelle que pour savoir exactement comment les angles ont été décidés, il faudrait questionner les patron·nes des salles de nouvelles, les chef·fes de pupitres et les journalistes de ces médias.
Il est possible que ces choix soient influencés par le nombre de journalistes, explique-t-elle aussi. On peut vouloir couvrir plein d’angles, mais le nombre de personnes disponibles va influencer la couverture qu’on est en mesure de faire.
Une couverture moins négative qu’en 2012
Pour Philippe de Grosbois, la couverture de ces négociations n’a pas donné lieu à des étiquettes négatives collées aux syndicats. Lui-même est membre d’un syndicat affilié à la FNEEQ-CSN, membre du Front Commun, et a été en grève durant huit jours.
« Compte tenu de l’ampleur de la grève, en nombre de membres qu’il y avait dans le Front commun, et de la durée de la grève […] on aurait pu s’attendre à ce que ce soit plus virulent comme portrait », dit-il.
Il note une différence notable avec la couverture de la grève étudiante de 2012. Il explique que « les syndicats sont quand même plus établis comme force avec laquelle il faut composer. C’est aussi une puissance qui est plus institutionnalisée ». Cette logique de partenariat entre les travailleur·euses et leurs employeurs, présente dans le mouvement syndical, peut expliquer que ce mouvement a eu une couverture plus favorable de la part des médias.
« C’est rare qu’on dépeigne des militants de manière très positive dans les médias, que ce soit des militants pro-environnement, des syndicalistes, des féministes, des personnes pour les droits des personnes LGBTQ+ », analyse aussi Amélie Daoust-Boisvert. Un peu militant, ça va, mais il ne faut pas trop sortir du cadre socialement acceptable, précise-t-elle. « Tu vas avoir moins de couverture, ou en tout cas moins de couverture positive, quand tu es [en dehors de la norme]. »
« L’appui de l’opinion publique était plus clair aussi », ajoute Philippe de Grosbois. En effet, cet appui de la population a été assez fort et a perduré durant le conflit. Au mois de décembre, 56 % de la population appuyait la grève des profs et cet appui grimpait à 63 % pour les répondant·es ayant des enfants d’âge scolaire.
Pour Philippe de Grosbois, cet appui peut en partie s’expliquer par l’expérience de la pandémie : « les gens étaient habitués à composer avec des perturbations plus grandes que ça au niveau scolaire », explique-t-il.
Le fait que la CAQ était en difficulté a aussi joué un rôle, selon lui. « C’est comme si les astres étaient alignés pour que finalement, le « méchant » dans l’histoire, ç’est le gouvernement, c’est François Legault. » La présence notable des Kings de Los Angeles dans les articles sur la grève en est un bon indice.
L’état actuel des services publics aurait également joué un rôle dans cet appui de la population aux revendications du mouvement syndical, estime Philippe de Grosbois. « Je ne pense pas que tu as besoin de faire une grosse campagne d’information pour montrer aux gens que [ça va mal] », ajoute-t-il.
Des métiers plus visibles que d’autres
Les mots « enseignant », « prof » et dans une moindre mesure « infirmière » sont fréquemment présents dans les articles que nous avons récoltés. Pourtant, ce n’étaient pas les seules personnes à être en négociation durant ce conflit de travail.
« C’est souvent comme ça dans les négociations du secteur public », remarque Philippe de Grosbois. « Le personnel de soutien dans les écoles et dans le système de santé, les préposé·es aux bénéficiaires, les personnes qui sont à l’entretien […] sont un peu dans l’ombre », note-t-il. Même dans un contexte de négociations et de moyens de pression, ce sont « des gens qui ont de la difficulté à aller chercher un certain intérêt de la part des médias ».
Pour le sociologue, cela pose des questions au mouvement syndical : comment donner davantage de visibilité à des métiers importants, mais moins présents dans l’imaginaire du public.
« Il me vient l’exemple d’Émilie Bordeleau et de Blanche [dans la populaire série télé Les filles de Caleb]. Émilie était prof et Blanche était infirmière. Il n’y a pas ce genre de portrait là qui est fait du personnel de soutien, et oui, c’est dommage. »
Amélie Daoust-Boisvert remarque aussi que les négociations font beaucoup moins parler d’elles ces temps-ci, alors que certains syndicats n’ont pourtant toujours pas d’entente avec le gouvernement. C’est notamment le cas de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) qui réunit notamment les infirmières.
« Là, il reste encore des syndicats qui n’ont pas réglé. On n’en parle plus trop. Je me demande […] comment ils trouvent la situation », dit Amélie Daoust-Boisvert. « C’est plus difficile de mettre de la pression publique quand tu perds le momentum médiatique. »
Cela peut être mis en lien avec la fin des grands moyens de pression comme la grève. « Il n’y a pas de chirurgies reportées. Il y a peut-être des moyens de pression plus subtils qui se font sur les étages. C’est sûr que c’est moins payant médiatiquement », remarque la professeure.
« [Les médias vont] faire un suivi une fois de temps en temps, la journée où il y a une conférence de presse [ou bien celle] où les syndiqués vont faire du bruit. »
Sans la grève et les perturbations, l’état des services publics, les conditions de travail du personnel et le conflit des salarié·es avec l’État sont retombés dans « ce qui se passe tous les jours ».