Mathieu Bock-Côté s’insurge : « Il y a bien des saintes limites à traiter les enfants comme des cobayes ». Il n’en revient pas qu’une note de service d’un hôpital britannique indique que le lait des femmes trans est parfaitement sain. Il a eu un rire de désespoir « presque fou » en lisant le titre sur le site de TVA, selon ses dires.
(Personnellement j’ai dû le relire quelques fois en raison de sa formulation inutilement complexe : « le lait hormoné de femmes transgenres nées de sexe masculin », sérieusement?)
Bock-Côté réfère ensuite à l’intérêt récent des chercheur·euses pour l’allaitement des femmes trans, comme si c’était une nouveauté, comme si les scientifiques avaient inventé l’allaitement.
Bien sûr, Mathieu Bock-Côté ne connaît pas la réalité de la recherche dans ce domaine, il ignore que les médecins ne s’intéressent à nous que lorsque nous échappons à leur contrôle.
Les femmes trans allaitent depuis longtemps. C’est que nous avons toujours utilisé les technologies destinées aux femmes cis pour nos propres soins, thromboses incluses. Parce que, coup de théâtre, la plupart des femmes cis vont recourir à l’hormonothérapie à un moment de leur vie, comme contraceptif, pour calmer les symptômes de préménopause, pour ovuler ou même – eh oui – pour allaiter.
Des enjeux préoccupants
La dompéridone est le médicament de choix pour induire la lactation en ce moment. Malgré qu’il ne soit pas approuvé pour cet usage par Santé Canada, il demeure d’un grand secours pour beaucoup de patientes, comme bien d’autres médicaments utilisés à des fins non officiellement approuvées.
Mais ça n’est pas sans risque.
Plusieurs femmes rapportent avoir vécu des épisodes dépressifs sévères après avoir cessé la dompéridone. Santé Canada relève également que le médicament peut comporter des risques cardiaques accrus s’il est pris à trop grande dose. Il est donc très important d’assurer un suivi médical des mères tant au moment d’amorcer le traitement que de le cesser – un luxe que les femmes trans n’avaient pas jusqu’à récemment, s’approvisionnant plutôt sur le marché gris, comme on nous force tout le temps à faire.
Quelques professionnel·les s’intéressent réellement à notre santé et voilà que Mathieu Bock-Côté monte ça en épingle comme si c’était une menace civilisationnelle.
C’est toujours la même technique : isoler un groupe minoritaire, le caractériser comme déviant, puis en exagérer l’importance.
Je parie qu’il serait capable de lier le microbiote néo-vaginal à l’islamo-gauchisme. Si la chute de l’Occident est le prix à payer pour mieux traiter les infections à levure, so be it.
Mais Mathieu Bock-Côté ne s’intéresse pas aux nombreux enjeux de santé des femmes entourant la dompéridone. Pas plus qu’il ne se soucie du bien-être des nourrissons. Je décide de croire en son intelligence, et donc en son cynisme.
Des menaces fictives
Les dangers identifiés par Mathieu Bock-Côté sont construits de toute pièce, ils sont le fruit d’une imagination fiévreuse qui invente des ennemi·es intérieur·es pour rallier les ouailles à ses propos. Une technique vieille comme le monde, prisée par la droite et les autocrates. Le ciel est bleu et l’enfer est rouge, comme le veut le dicton duplessiste.
Et comme toujours, la droite occidentale s’aligne sur son objet du moment. Quand ce ne sont pas les Juif·ves, ce sont les immigrant·es, les Noir·es, les minorités sexuelles, les femmes trans, les communistes, les wokes. Et c’est toujours la même technique : isoler un groupe minoritaire qui n’a pas accès aux institutions publiques, le caractériser comme déviant, voire dangereux, puis en exagérer l’importance.
Personne ne bénéficiera de plus de droits si nous en avons moins.
Une panique morale s’en suit, et les hommes forts accaparent un peu plus de pouvoir.
Parce que s’il y a quelque chose de certain, c’est que personne ne bénéficiera de plus de droits si nous en avons moins. Au contraire, les nazillons de tout acabit se réjouissent des pouvoirs supplémentaires confiés à l’État pour assurer notre répression.
Des dangers réels
C’est probablement l’aspect qui m’inquiète le plus de la présente dérive, cette exaltation des pouvoirs d’État.
Si les conservateurs finissent réellement par recourir au Code criminel pour interdire certains soins transaffirmatifs, ça ouvre la porte à policer tout le champ de la médecine. Si nous laissons ça passer, nous perdrons tou·tes de l’autonomie corporelle, certes, mais aussi la confiance dans une relation thérapeutique qui obéira à la politique avant la science.
Mais Poilièvre en rajoutait une couche cette semaine en révélant qu’il voulait aussi décider où on va pisser. Est-ce que je suis la seule à voir le délire? Je peux encore accepter que les personnes cis craignent des « exagérations » dans notre recherche de libération – surtout avec la panique morale instillée par les droitards les plus cyniques –, mais le glissement vers le fascisme le plus décomplexé est devenu difficile à ignorer.
Il est plus que temps que les médias prennent leurs responsabilités dans cette catastrophe.
Il y a un moment où les rédacteur·trices, les chef·fes d’antenne et les journalistes doivent prendre leurs responsabilités. Vous vous targuez d’être le rempart de la démocratie, mais vous continuez de vous associer à des campagnes de haine internationales, fondées sur la peur, la désinformation et le harcèlement des minorités dont les conséquences sont impossibles à ignorer.
Naïveté, cynisme ou mauvaise fois dans les médias? Difficile à dire, mais quand même le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) s’inquiète d’une augmentation du terrorisme anti-LGBT, il est plus que temps que les personnalités publiques et celles qui leur offrent une plateforme prennent leurs responsabilités dans cette catastrophe.
L’histoire vous jugera.
***
En mémoire de Cecilia Gentili (1972-2024)