Lital Khaikin Journaliste indépendante
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Manque de médecins de famille, hôpitaux éloignés, CLSC en déclin : l’accès aux services sociaux et de santé est déjà très maigre dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal. Mais l’embourgeoisement rapide du secteur ainsi que la centralisation annoncée avec la dernière réforme du système de santé inquiètent davantage les groupes communautaires, déjà surchargés, qui viennent en aide aux personnes les plus vulnérables du coin. Que signifie tout cela pour les résident·es du quartier?

Déplacée en décembre dernier dans l’église du Saint-Nom-de-Jésus sur la rue Adam, la Table de quartier Hochelaga-Maisonneuve (LTQHM) est un groupe de concertation des organismes communautaires qui luttent pour l’amélioration des conditions de vie des résident·es du quartier.

Le dernier portrait de la santé dans le quartier réalisé par l’organisme, basé sur des sondages menés en 2018 par LTQHM et le Comité des usager·ères du CSSS Lucille-Teasdale, décrit Hochelaga-Maisonneuve comme « un lieu marqué par les inégalités » dans le domaine des services sociaux et de santé, dans un quartier avec un niveau de vulnérabilité élevé.

Hochelaga-Maisonneuve est depuis longtemps considéré comme un « désert médical », avec un manque des médecins de famille prononcé. Selon le rapport, 42,2 % des participants hommes n’ont pas de médecin de famille, tout comme 23,2 % des participantes femmes.

« On avait des services au CLSC dans Hochelaga, qui sont maintenant donnés par le CLSC de l’Est, qui se retrouve dans Rosemont », explique Jonathan Alarie, directeur par intérim de LTQHM.

Pour une urgence, il faut se rendre jusqu’à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont ou l’hôpital Notre-Dame, qui sont situés loin, bien en dehors des frontières du quartier.

Il y a aussi un manque des services en santé et en services sociaux pour les jeunes qui vivent dans la pauvreté. Jonathan Alarie remarque par exemple que le manque des services en santé mentale pour la jeunesse force les adolescent·es à aller chercher des services dans Rosemont.

« Au niveau de l’accès à un psychologue ou un thérapeute dans le quartier, ça va être tout au privé », dit-il, en affirmant que l’attente pour les services publics sera de presque un an.

« La plupart des gens dans le quartier qui sont sur l’aide sociale n’ont pas de médecin de famille, pas d’accès aux services de santé en proximité. »

Emmanuel Cree, Organisation populaire des droits sociaux

Jonathan Alarie est inquiet de la centralisation et de l’uniformisation des services, prévues par la récente réforme Dubé (Loi 15), qui peuvent aggraver l’incapacité du système de santé à s’adapter aux besoins du quartier. « Le plus important, c’est que les services de santé ressemblent au quartier », explique-t-il.

À plus grande échelle, la loi adoptée sous le bâillon en décembre dernier a provoqué des manifestations dans les régions, où les travailleur·euses et les organismes s’inquiètent d’une perte des spécificités régionales avec la création de l’agence Santé Québec.

Selon Jonathan Alarie, les groupes communautaires d’Hochelaga-Maisonneuve ont l’impression d’être sous-traitants chargés de rattraper ce qui échappe au filet social. « On vient pallier des choses importantes qui devraient être offertes par le ministère de la Santé et des Services sociaux. »

LTQHM prépare un portrait actualisé de l’accès aux services publics de santé dans le quartier. Le plan 2024-2029 de l’organisme indique que ce processus prendra trois ans, jusqu’en 2026.

L’empreinte de l’embourgeoisement

Le quartier, historiquement pauvre et de classe ouvrière, a l’une des concentrations de logements sociaux les plus élevées de Montréal, avec en particulier un grand nombre de résident·es aîné·es localisé·es dans Maisonneuve.

La majorité des gens sous le seuil du faible revenu vivent dans le sud du quartier, comme le montre le dernier portrait du quartier par LTQHM.

Située sur la rue Ontario, l’Organisation populaire des droits sociaux (OPDS) est une organisation de défense des droits des personnes à l’aide sociale qui soutient les gens en situation de pauvreté dans le quartier, qui s’implique dans l’éducation populaire et qui donne de la formation sur la loi sur l’aide sociale pour les travailleur·euses de la santé. Sa mission est énorme et pourtant, en 2019, Centraide a coupé le financement de l’organisme.

L’enrichissement de certains secteurs fausse les données et donne l’impression que le quartier a besoin de moins de services sociaux.

L’OPDS voit que l’arrivée dans le quartier de nouveaux et nouvelles résident·es d’une classe économique professionnelle a contribué à l’exacerbation des enjeux sociaux. L’enrichissement de certains secteurs – comme les environs de la rue Nicolet, avec la construction des condos OSHA près des Habitations Nicolet, des logements subventionnés pour aîné·es – fausse les données et donne l’impression que le quartier a besoin de moins de services sociaux.

En effet, les « indices de défavorisation » sont utilisés par le gouvernement pour répartir les ressources financières, comme les programmes de soutien alimentaires dans les écoles. Des écoles ont déjà été menacées de perdre l’accès à des mesures alimentaires pour les enfants en situation de pauvreté au cours des dernières années, parce qu’un plus grand nombre d’enfants provenant de familles mieux nanties fréquentaient désormais l’école.

L’embourgeoisement du quartier ajoute aussi une pression supplémentaire sur la santé mentale des résident·es vulnérables, explique Hind Fazazi, organisatrice communautaire à l’OPDS. Elle raconte que les femmes qui viennent souvent au centre vivent avec une peur constante de l’appauvrissement et de la marginalisation qui vient avec. « Elles ont vraiment peur de l’isolement », résume Hind Fazazi.

Pendant ce temps, les services de santé mentale ne sont pas adaptés aux besoins des gens qui vivent de la pauvreté et de l’itinérance, comme l’a documenté le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM). Les personnes désaffiliées font souvent face à de la discrimination, voire à des refus de la part des services en santé mentale.

Quand la santé se dématérialise

Certaines personnes fréquentent l’OPDS pendant des dizaines des années, notamment pour socialiser et combattre l’isolement. Pour entrer dans le bâtiment, ceux et celles qui utilisent des fauteuils roulants ont besoin d’assistance pour monter les deux marches dans l’entrée. Et s’ils et elles viennent du côté de la rue Cuvillier, il leur faut éviter les gros trous dans la rue.

Chaque semaine, le centre accueille les gens, fait les suivis sur les dossiers d’aide sociale, et à l’occasion, aide à naviguer sur les plateformes numériques du système de santé.

Emmanuel Cree, organisateur communautaire à l’OPDS, explique que la dématérialisation des services de santé exclut les gens qui n’ont pas accès à internet et à des ordinateurs ou des cellulaires compatibles avec les applications récentes.

« Si on ne le fait pas, ils n’y ont pas accès. »

Emmanuel Cree

La vulnérabilité de certain·es personnes devant les services en ligne est aussi exacerbée par l’analphabétisme. Selon la Fondation Alphabétisation, 19 % des Québécois·es sont analphabètes et 34,3 % éprouvent de grandes difficultés de lecture. Dans l’arrondissement Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, 45,8 % des répondant·es n’atteignaient un niveau de littératie nécessaire pour bien fonctionner, selon un rapport de la Fondation pour l’alphabétisation de 2021.

L’OPDS doit donc aider bien des gens à organiser leurs rendez-vous médicaux. « Il faut qu’on le fasse avec les gens systématiquement. Mais si nous, on ne le fait pas, ils n’y ont pas accès », dit Emmanuel Cree.

« La plupart des gens dans le quartier qui sont sur l’aide sociale n’ont pas de médecin de famille, pas d’accès aux services de santé en proximité », ajoute-t-il.

Et une fois qu’on a accès aux services, tout n’est pas rose non plus. Les conditions difficiles dans les hôpitaux ont un impact émotionnel inquiétant sur le personnel et les usager·ères. Des membres du comité des femmes de l’OPDS ont remarqué des rapports froids à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, rapporte Hind Fazazi.

 « Ça devrait être l’inverse »

La Marie Debout est un centre des femmes consacré au soutien des femmes, à l’éducation populaire, aux activités communautaires, et à la mobilisation. Chaque jour, à des heures variées, le centre accueille les résident·es du quartier, offre les collations et le café gratuit, et donne l’accès à internet.

Une infirmière vient au centre pour offrir des services de santé sexuelle. Elle vient seulement une fois par mois. 

Bien que les femmes qui fréquentent la Marie Debout proviennent de tous les niveaux socio-économiques, le centre est aussi un espace sécuritaire pendant les journées pour les femmes qui vivent de la pauvreté et de l’itinérance.

« Les femmes aînées sont de plus en plus isolées, » dit Fanny St-Pierre, co-coordinatrice du centre. Même après la pandémie, revenir voir des gens et être à l’aise en communauté est resté difficile pour certaines.

« Les gens doivent aller de plus en plus loin pour avoir accès aux services. »

Fanny St-Pierre

« Dans le quartier, les ressources débordent », relate Fanny St-Pierre. « C’est compliqué d’avoir accès à une travailleuse sociale [au CLSC], donc les gens vont aller dans les ressources communautaires. Et ça devrait être l’inverse. »

« Les gens doivent aller de plus en plus loin pour avoir accès aux services », explique-t-elle elle aussi. Pendant l’hiver, les femmes âgées doivent parfois marcher loin et se rendre hors du quartier. Mais d’autres ne sortent généralement pas de leur quartier, ce qui compromet carrément la possibilité d’obtenir des services.

« C’est quand même effrayant. »

« Nous sommes super inquiètes de la Loi 15 », ajoute-t-elle. « Chaque quartier a ses propres enjeux, puis de tout centraliser, ça perd les spécificités de chaque endroit. C’est sûr que plus des gestionnaires, puis plus de centralisation ça ne va pas aider à l’accès aux services. »

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