Voir rouge : vive la révolution des menstruations

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Voir rouge : vive la révolution des menstruations

La perception des menstruations et des produits menstruels est entrée en véritable révolution.

Depuis tout juste deux semaines, les produits menstruels réutilisables sont en grande partie financés pour la population de la ville de Québec. La vieille capitale vient ainsi rejoindre plusieurs dizaines d’autres municipalités s’étant mises à subventionner ce type de produits.

Surtout, la nouvelle est l’occasion de raviver l’importance de parler plus ouvertement de menstruations et de s’ouvrir à la diversité des produits menstruels.

La couleur du sang

Quand j’étais adolescente, il courait dans les couloirs de l’école secondaire la légende d’une élève qui aurait taché sa tenue lors de ses premières menstruations, survenues sans crier gare. Mi-gloussé, mi-chuchoté, ce récit – plus qu’une abjecte occasion de rire d’une situation à laquelle la personne concernée ne pouvait rien – tenait principalement lieu de sévère mise en garde. « Quoi qu’il arrive, personne ne doit jamais voir les menstruations. » C’était ça, le vrai sous-texte.

Aujourd’hui, je repense à cette histoire et je suis attristée que les jeunes que nous étions aient ressenti une telle peur. D’autant plus que, dans les dernières années, j’avoue ressentir une très libératrice forme de « soulagement menstruel ».

Je suis attristée que nous ayons ressenti une telle peur.

Déjà, parce qu’on constate un certain effort pour rendre les menstruations moins tabou – notamment par l’utilisation d’un liquide rouge dans les publicités de produits menstruels. Ce changement de paradigme est crucial, puisque voir la couleur du sang menstruel, c’est d’abord se conditionner à l’associer à autre chose qu’au sang de la violence.

Et inconsciemment, s’habituer à voir le sang, c’est se donner les moyens d’enlever de nos épaules le fardeau tacite et malsain de parler de menstruations à voix basse, comme si cette partie de la vie n’inspirait que répulsion et malaise. Il était grand temps.

Menstruations et écoféminisme

Si on peut déceler certains signes que la honte sociale liée aux menstruations est en voie de s’atténuer, il faut aussi souligner que l’accès de plus en plus facile aux produits menstruels réutilisables est susceptible d’instiguer un changement du rapport à son propre corps. C’est qu’il y a quelque chose, dans l’utilisation d’alternatives réutilisables, qui inscrit les menstruations dans une relation bienveillante avec soi-même comme avec la nature et dans une reprise de pouvoir, ce pour quoi plusieurs personnes associent l’emploi de ces produits à une forme d’éco-féminisme.

En premier lieu, il importe de rappeler que l’utilisation de teintures et de produits chimiques de blanchiment, comme ceux qu’on retrouve dans des produits menstruels jetables, peut comporter des risques pour la santé ou créer chez certaines personnes de l’irritation pour les muqueuses ou des sections de peau particulièrement sensibles. Inversement, plusieurs compagnies de produits menstruels biologiques ou durables se font un point d’honneur d’offrir une plus grande transparence sur leur composition et leur procédé de fabrication.

De cette acceptation et de cette attention portée vers soi, émerge un grand sentiment de puissance.

Mais aussi, l’utilisation de produits réutilisables rétablit un contact bien concret avec le sang. Contrairement aux serviettes et tampons jetables qui sont souvent envoyés aux ordures avec empressement, parfois presque sans un regard, les culottes et serviettes lavables doivent être rincées et les coupes menstruelles, vidées. Les mains touchent au sang, prennent soin des objets qui le recueillent. Sans forcément qu’on s’en aperçoive, il émerge progressivement, de cette acceptation et de cette attention portée vers soi, un grand sentiment de puissance.

Par ailleurs, pour peu qu’on ait la conscience écologique en alerte (éco-anxiété inexhaustible, bonjour!), il se dégage une grande satisfaction du fait de savoir que ses menstruations ne produisent pas ou peu de déchets. Les règles se réinscrivent ainsi dans un rapport plus organique et respectueux avec la nature.

Vers l’équité menstruelle

On ne le martèlera jamais assez : les produits menstruels sont des produits de première nécessité, au même titre que le sont le papier de toilette ou le savon à main. Ils représentent une charge organisationnelle et financière supplémentaire dont doivent s’acquitter les personnes menstruées – charge qui peut se révéler d’autant plus lourde dans une économie sous le signe de l’inflation telle que la nôtre.

En plus de la détaxation des produits menstruels (depuis 2015), la subvention d’alternatives durables permettra, souhaitons-le, un pas de plus vers l’équité menstruelle. D’autant plus que si les produits réutilisables peuvent être plus coûteux au moment de l’achat, ils reviennent habituellement bien moins chers à la longue.

J’avoue ressentir une très libératrice forme de « soulagement menstruel ».

Si les produits menstruels sont aussi offerts gratuitement depuis l’été dernier aux membres du personnel des milieux de travail fédéraux, espérons que de plus en plus d’entreprises emboîteront le pas pour faire de même. Et qu’on pourra dire adieu aux vieilles machines distributrices de tampons à l’infographie douteuse et qui ne semblent pas avoir été remplies depuis les années 1980.

Mentionnons au passage que si les produits menstruels jetables vous conviennent parfaitement, c’est aussi très bien comme ça. L’important demeurera toujours la liberté et la diversité de choix.

Si toutefois il vous venait l’envie de vérifier si votre ville subventionne les produits menstruels réutilisables, il faut se rendre directement sur les sites Web des municipalités ou des arrondissements, ou encore sur les sites de plusieurs entreprises qui les répertorient.