Kunal Chaudhary Journaliste · The Breach
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Six fonds de pension canadiens, dont la Caisse de dépôt et placement du Québec, ont placé ensemble au moins 1,6 milliard $ US dans des entreprises et des fabricants d’armes qui contribuent à l’occupation israélienne dans la bande de Gaza et en Cisjordanie.

Cet article est d’abord paru en anglais chez The Breach.

Selon des chercheur·euses affilié·es au groupe Labour For Palestine (Travailleur·euses pour la Palestine), qui ont analysé ces investissements et partagé les résultats avec le média indépendant The Breach, ces chiffres ne prennent en compte que les actifs échangés sur le marché boursier états-unien. Le montant total investi par ces fonds de pension est donc probablement plus élevé.

Labour for Palestine est un groupe de pression composé de chercheur·euses et de militant·es qui collaborent avec des groupes syndicaux en solidarité avec la Palestine.

Les fonds de pension à l’origine de ces investissements sont :

  • le Régime de pensions du Canada (RPC), auquel tous·tes les travailleur·euses canadien·nes résidant à l’extérieur du Québec cotisent obligatoirement;
  • la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), qui administre la pension de six millions de Québécois·es;
  • Investissements PSP, qui gère les fonds de pension des employé·es de la fonction publique du Canada, des membres de l’armée et de la GRC;
  • le Régime de retraite des employés municipaux de l’Ontario (OMERS);
  • le Régime de retraite des enseignantes et enseignants de l’Ontario (REEO);
  • et la Société de gestion des investissements de Colombie-Britannique (BCI), qui investit au nom du secteur public de la province.

Les chercheur·euses de Labour for Palestine ont compilé des données sur les fonds de pension qui ont investi dans certaines entreprises d’armement et d’aviation militaire, en plus des entreprises dont le nom figure à la liste de sociétés profitant de l’apartheid israélien publiée par le Comité national BDS (boycott, désinvestissement, sanctions).

Certaines entreprises qui profitent des investissements faits par les régimes de pension canadiens sont des fabricants d’armes multimilliardaires comme Lockheed Martin. D’autres, comme Hewlett-Packard (HP), sont connus pour leurs ordinateurs, mais fournissent aussi du matériel électronique et des serveurs nécessaires au maintien de centres de données des forces armées et des corps de police israéliens.

Selon la recherche de Labour for Palestine, les fonds de pension canadiens ont investi au moins 703 millions $ US dans trois entreprises recensées par la campagne BDS.

C’est le cas du fabricant de matériel informatique Intel, dont la plus grande installation manufacturière est située dans la ville israélienne de Kiryat Gat, à 30 km au nord de la bande de Gaza, et bénéficie actuellement du financement d’Israël dans le cadre de travaux d’agrandissement d’une valeur de 25 millions $.

On compte ensuite Chevron, qui exploite plusieurs actifs pétroliers en Israël.

La liste recense enfin Caterpillar, dont les bulldozers D9 modifiés sont en usage dans le cadre d’offensives terrestres menées par l’armée israélienne, y compris leurs opérations dans la bande de Gaza, selon Forbes.

Des fabricants d’armes financés par les travailleur·euses du Canada

Par ailleurs, au total, au moins 884 millions $ US provenant de ces fonds de pension ont été investis dans des fabricants d’armes comme Boeing, Lockheed Martin et Honeywell Aerospace, qui construisent des avions de combat comme le F-15, le « furtif » F-35 et le M-346.

En 2023, Ted Colbert, le PDG de Boeing, s’est rendu à Tel Aviv pour bonifier un accord commercial dans le but de vendre 25 avions de combat F-15IA additionnels à Israël. « Ma visite vise à signifier clairement et sans ambiguïté notre engagement à servir Israël », avait alors déclaré Colbert.

Le F-15IA est une version améliorée du jet F-15EX. Selon Boeing, le modèle plus ancien peut transporter « plus d’armes que tout autre jet de sa catégorie » et tirer « des missiles hypersoniques longs de 22 pieds pesant jusqu’à 7000 livres ».

L’année dernière, Israël a aussi utilisé trois milliards $ US fournis par les États-Unis pour faire l’acquisition de jets F-35 de l’entreprise Lockheed Martin.

Des avions de type F-15 et F-35 sont utilisés à l’heure actuelle pour larguer des bombes pouvant peser jusqu’à 2000 livres sur Gaza, selon des spécialistes de l’aviation qui ont analysé des vidéos mises en ligne par les forces aériennes israéliennes.

Les bombardements israéliens ont tué plus de 27 000 Palestinien·nes et ont pulvérisé 70 % des infrastructures civiles de la bande de Gaza, selon certaines estimations.

Les forces aériennes israéliennes détiennent aussi 30 avions M-346 construits par Honeywell. Ces avions servent à l’entraînement militaire, mais ne peuvent pas transporter de missiles, précisent les expert·es.

Un « lien direct » entre les investissements et le « génocide en cours »

« Ce dont nous sommes témoins durant ce génocide en cours, c’est le lien direct entre les fabricants d’armes et le meurtre de Palestinien·nes à Gaza », affirme Hassan Husseini, de Labour for Palestine.

Pour Husseini, que les fonds de pension publics investissent dans ces entreprises, cela montre bien le fossé grandissant entre les travailleur·euses qui cotisent à ces fonds et les gestionnaires qui choisissent où les placer.

« La plupart d’entre nous ne savent pas que notre pension est investie de manière aussi douteuse et discutable. »

Hassan Husseini

« On sait que les règlements sur l’investissement des fonds de pension et leur financiarisation ont creusé cet écart », ajoute Husseini. « Les gestionnaires se cachent derrière la loi, les règlementations et les responsabilités fiduciaires, mais nous sommes d’avis qu’ils doivent aussi prendre en considération le caractère éthique des investissements. »

Selon Husseini, on a enlevé aux travailleurs et aux travailleuses le pouvoir de se prononcer sur les calculs éthiques qui déterminent les placements.

« La plupart d’entre nous ne savent pas que notre pension est investie de manière aussi douteuse et discutable », renchérit Husseini. « Nous croyons que c’est par l’éducation que nous pouvons remettre à l’ordre du jour la complicité qui se traduit par ces investissements dans l’apartheid et le génocide. »

Aucun des fonds de pension identifiés par Labour for Palestine n’a répondu aux questions qui leur ont été transmises par The Breach.

Un moment clé pour le mouvement BDS

Pour Husseini, c’est l’occasion parfaite pour les travailleur·euses de s’impliquer dans le mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS).

Le mouvement BDS est une initiative citoyenne palestinienne créée en 2005 dans le but de s’opposer à l’appui financier international envers l’occupation israélienne des territoires palestiniens. L’une de ses principales revendications est que les institutions bancaires, les universités et les fonds de pension retirent leurs investissements des « entreprises israéliennes et internationales qui appuient l’apartheid israélien ».

« Ces fonds d’investissement n’ont pas l’obligation ferme de divulguer ces informations à leurs membres », précise Husseini. « C’est pourquoi il faut un effort concerté et des actions collectives pour presser ces fonds multimilliardaires d’investir ailleurs. »

Traduit de l’anglais par Miriam Hatabi.

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