Crise agricole en France : soutien plein et entier à la paysannerie!

Martin Forgues Chroniqueur · Pivot
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Crise agricole en France : soutien plein et entier à la paysannerie!

Et cette fois-ci, de grâce, évitons de prendre le problème à l’envers.

Chez moi, sur le rang où sied ma maison, je vis entouré de trois fermes laitières. Depuis déjà trois ans, par la fenêtre de mon salon, j’observe mes voisins travailler des aurores au crépuscule, parfois au-delà, quand je vois sillonner dans les champs les puissants phares de leurs tracteurs, affairés à semer ou encore à faire la moisson.

Chaque jour ou presque s’incarne l’absurde le plus absolu quand une citerne vient chercher le lait, produit à deux cents mètres de chez moi, pour lui faire parcourir des centaines de kilomètres avant de revenir dans mon frigo.

En bas de la côte qui mène au sommet de ma petite colline, un éleveur de bœufs s’éreinte à produire une viande obtenue de la manière la plus « humaine » possible, avec un minimum de souffrance pour l’animal. Il est donc contraint de l’offrir à un prix beaucoup plus élevé que la viande provenant d’une chaîne de production industrielle.

Plus haut, vers Saint-Paul-de-la-Croix, un apiculteur produit un miel naturel et biologique des plus succulents, mais sur lequel pèse de plus en plus la menace que représente le déclin alarmant des abeilles.

Depuis déjà trois ans, je me sens connecté de nouveau avec la terre, tant par ma proximité avec la paysannerie que par mes propres efforts – couronnés d’un succès mitigé – à faire sortir la nourriture de ma propre terre.

Et je ne comprends que trop, désormais, les enjeux criants traversant la production agricole.

Les damné·es de la terre

Dans son documentaire Les dépossédés sorti en 2017, le cinéaste Mathieu Roy braquait sa caméra sur les affres et les malheurs de la paysannerie mondiale assujettie à cette grande dépossession par le pillage des terres et l’industrialisation sauvage de l’agriculture.

Et il abordait déjà la grave crise qui traverse toujours la France près de sept ans plus tard. Depuis le début de la semaine, comme ailleurs en Europe, des milliers de cultivateur·trices multiplient les actions et les blocages routiers autour de la capitale française. Ils se disent étouffé·es par l’explosion des coûts et la diminution des revenus, la lourdeur bureaucratique, ou encore la dure adaptation aux crises environnementales, qui pèse beaucoup sur leurs épaules, mais face à laquelle ils et elles se sentent peu soutenu·es.

Ce n’est pas aux paysan·nes de porter le fardeau de la transformation écologique.

Je n’entrerai pas ici dans les méandres administratifs et juridiques sous-jacents à cet enjeu important et transcendant – le sujet de cette chronique est moins la crise en soi que le traitement dont elle fait l’objet.

D’autant que la crise se complexifie à travers un conflit interne entre les trois principaux syndicats fermiers, la FNSEA (pro-industrialisation, l’équivalent de notre propre UPA), la Coordination rurale (proche de l’extrême droite) et la Confédération paysanne (écologiste et de gauche).

Car encore une fois, on semble prendre le problème à l’envers. On se querelle sur les bonnes manières en temps de révolte, et on reste aveugle aux troubles profonds que vivent ceux qui nous nourrissent et qui les poussent à troubler l’ordre établi.

Perdre contact avec la réalité

Je l’écrivais l’automne dernier : nous sommes actuellement au confluent de toutes les dystopies. Retour d’un climat de Guerre froide dans l’est de l’Europe, génocide à Gaza, montée au pouvoir des partis politiques d’extrême droite avec la complicité de leurs relais médiatiques, invasion de l’intelligence artificielle dans toutes les sphères de nos vies et j’en passe.

S’ensuit une perte de sens, du moins ce qui ressemble à une renonciation à l’éternelle et nécessaire quête de sens quant à ce que vaut et ce qu’est l’aventure humaine. Nos vies, numérisées à outrance et réglées au quart de tour entre le travail, l’épicerie et l’espoir d’une courte trêve avant de retourner au broyeur, nous insensibilisent au malheur du monde et nous déconnectent de ce qui nous nourrit.

Nous n’arrivons plus, collectivement, à percevoir la réalité et à distinguer le bon, le bien et le juste, trop affairé·es à vouloir éloigner les maux qui nous rongent au moyen d’idées trop simplistes pour affronter ce qui est complexe.

Cette confusion profite surtout à l’extrême droite, rompue au populisme facile et hypocrite dans sa fallacieuse défense d’un « peuple » fantasmé – qu’elle cherche en fait à assujettir aux pouvoirs bien réels qu’elle sert : l’argent et la violence.

Nos vies nous insensibilisent au malheur du monde et nous déconnectent de ce qui nous nourrit.

Et pendant ce temps, alors que la paysannerie française se lance à l’assaut du système qui l’asservit, on tend dans certains milieux bon chic bon genre à ne pas accorder un soutien plein et entier à ceux et celles qui posent littéralement le pain sur nos tables.

Tantôt parce qu’ils seraient des « pollueurs » (comme s’ils devaient porter sur leurs épaules la responsabilité de l’industrialisation qui leur est imposée), tantôt parce que leurs tactiques de révolte prendraient la population en otage (un refrain familier, s’il en est un).

La nécessaire révolution agricole n’arrivera que de l’assiette à la ferme

Déjà sur BFM TV (une espèce de LCN française), l’animateur qui recevait le chef du parti de gauche France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, lui posait sans arrêt la question à savoir s’il soutenait les tactiques des cultivateurs – arrosage de fumier sur des bâtiments publics symbolisant le pouvoir, épandage de foin dans les restaurants de chaînes de restauration rapide, blocage de routes et, peut-être, siège de la ville de Paris!

Devant les tentatives de Mélenchon d’expliquer les causes profondes de la crise (le capitalisme, le libre marché), l’animateur insiste : « oui, mais les tactiques… » 

Tout indique que les grands médias, et donc la société en général, n’appuieront pas ceux et celles qui les nourrissent.

On se querelle sur les bonnes manières en temps de révolte.

Ce que Mélenchon essayait tant bien que mal de faire valoir, c’est que si des normes environnementales sévères sont nécessaires à une nouvelle agriculture moins soumise aux diktats du grand capital et aux absurdités destructrices du libre marché agroalimentaire, il reste que ce n’est pas aux paysan·nes de porter le fardeau de cette transformation qui, dans l’état actuel, pousse des milliers d’agriculteur·trices à la pauvreté, à la faillite, puis au suicide.

Et ce qui se passe en France devrait sonner l’alarme ici même.

Mais cette révolution n’arrivera pas de la ferme à la table, mais plutôt de l’assiette à la ferme. Les paysan·nes ont besoin de notre solidarité, et nous la leur devons.