Adèle Surprenant Journaliste indépendante
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Comme des milliers d’autres Gazaoui·es, Saleh Eleiwa est porté disparu. Au Canada, sa famille fait face à l’inaction des autorités et à l’impuissance des ONG.

Le quartier où a grandi Salim Eleiwa, 27 ans, n’est plus. Shuja’iyya, tout comme une bonne partie de la ville de Gaza, a disparu sous les bombes de l’armée israélienne. Le Canado-Palestinien, installé à Toronto depuis 2009, y a perdu 42 membres de sa famille.

Mais depuis quelques mois, c’est une autre disparition qui l’inquiète : celle de son cousin, Saleh Eleiwa, de deux ans son aîné. Il travaillait comme médecin urgentiste en résidence à l’hôpital al-Shifa de Gaza, le 18 novembre, lorsque les autorités israéliennes en ont ordonné l’évacuation. L’hôpital al-Shifa est soupçonné par Israël d’abriter des infrastructures du Hamas.

Comme les quelque 2 300 patient·es, membres du personnel médical, et réfugié·es qui s’y trouvaient, d’après les estimations de l’ONU, Saleh a été contraint de quitter les lieux.

Disparitions forcées

Après l’évacuation de l’hôpital al-Shifa, Saleh rejoint la route Salah-Eddine, espérant rejoindre le sud de Gaza et retrouver les membres de sa famille s’y étant réfugié·es. Il est au téléphone avec son cousin Salim et les autres membres de la famille Eleiwa installé·es au Canada.

C’est à un poste de contrôle qu’il sera aperçu pour la dernière fois par des collègues, menottes aux poignets et yeux bandés, avant d’être embarqué dans un camion appartenant vraisemblablement aux forces armées israéliennes.

Lorsque des témoins leur racontent la scène, environ douze heures après les faits, les proches de Saleh tentent de le joindre par tous les moyens. Les trois ou quatre premiers jours après sa disparition, Salim lui écrit et l’appelle des dizaines de fois par jour.

La ligne du téléphone de Saleh n’est pas encore coupée, ce qui laisse croire à son cousin qu’il a été emmené à l’extérieur des frontières de Gaza. « À ce moment-là, les communications étaient coupées à Gaza à moins d’avoir une eSIM [carte SIM virtuelle permettant d’activer un forfait mobile sans carte SIM physique], ce que Saleh n’avait pas », explique-t-il.

Aucune information rendue publique ne permet de connaître le nombre exact de Palestinien·nes détenu·es sans accusations par Israël. Une déclaration de l’ONU estimait ce nombre en milliers à la mi-décembre, et parlait de détenu·es allant de 12 ans à 70 ans. « La plupart d’entre eux ont été arrêtés alors qu’ils tentaient de se déplacer vers le sud ou ont été capturés lors d’opérations menées sur leurs maisons, hôpitaux, écoles et autres lieux de refuge », explique le Haut-Commissariat aux droits humains.

D’après l’Article 5 de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, « la pratique généralisée ou systématique de la disparition forcée constitue un crime contre l’humanité ».

L’ONU mentionne également qu’« il existe de nombreux rapports selon lesquels bon nombre de détenus ont été sujets à des mauvais traitements graves qui, dans certains cas, peuvent correspondre à de la torture ».

« Un corps humain ne peut pas encaisser aussi longtemps. »

Salim Eleiwa

Plus de deux mois après la disparition de Saleh et le début du combat pour sa libération, la seule information qu’a pu obtenir sa famille sur ses conditions de détention, ce sont les témoignages d’autres membres du personnel médical qui racontent avoir subi de la torture en détention, se désole Salim.

Il se demande : « Combien de temps [Saleh] peut endurer la torture? […] Un corps humain ne peut pas encaisser aussi longtemps. »

Le Canada, entre obligations et inaction

Si les démarches de la famille Eleiwa pour obtenir de l’information sur la détention de Saleh et réclamer sa libération n’avancent pas, ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Dès le 18 novembre, Salim entre en contact avec la Croix-Rouge, d’abord en Palestine, puis au Canada. On lui explique qu’Israël détient une liste des personnes détenues, et qu’il est impossible de la consulter.

En parallèle, il contacte Pam Damoff et Karina Gould, députées libérales à la Chambre des communes du Canada. Lors d’un échange de courriel consulté par Pivot, la première lui répond qu’« il n’y a pas de possibilité pour nous d’évacuer ceux qui ne sont pas Canadiens ou résidents permanents (ou les membres de leur famille immédiate éligible) ». Ce n’est pourtant pas ce que demande Salim, qui veut plutôt que le Canada fasse pression pour la libération de Saleh et des autres personnes détenues sans accusations.

« Le Canada a le devoir d’exiger d’Israël de cesser ces mauvais traitements-là, de libérer les personnes et de rendre des comptes. »

France-Isabelle Langlois, Amnistie internationale Canada francophone

Une demande formulée également par Amnistie internationale. « En temps de guerre, on a le droit de faire des prisonniers. Par contre, il faut savoir qui sont les prisonniers, où ils sont détenus et quelles sont les charges qui sont retenues contre [eux]. Il faut que les charges justifient le fait qu’on détienne ces personnes-là », déclare France-Isabelle Langlois, directrice générale de la branche Canada francophone, en entrevue avec Pivot.

Selon elle, ce volet du droit international est contredit par les actions d’Israël.

Bien qu’elle confirme l’impuissance directe du Canada sur la potentielle libération de Saleh Eleiwa, France-Isabelle Langlois affirme que « s’il s’agit de civils qui sont injustement privés de droits, torturés, maltraités, alors la communauté internationale, le Canada a le devoir d’exiger d’Israël de cesser ces mauvais traitements-là, de libérer les personnes et de rendre des comptes ».

« La pratique généralisée ou systématique de la disparition forcée constitue un crime contre l’humanité. »

Convention de l’ONU contre les disparitions forcées

Interrogé par Pivot au sujet de la position d’Ottawa sur les disparitions forcées à Gaza et sur la possible présence de ressortissant·es canadien·nes parmi ces disparu·es, Affaires mondiales Canada n’a pas donné suite. Affaires mondiales Canada serait cependant au courant de la disparition du journaliste Mansour Shouman, citoyen canadien, d’après les informations obtenues par Radio-Canada.

« Il n’y a personne pour m’écouter »

Salim Eleiwa, semble désillusionné face à la communauté internationale et au Canada.

Il déplore « ne plus [se] sentir en sécurité » au Canada, un pays qu’il ressent comme « beaucoup moins accueillant qu’à [s]on arrivée, en 2009 », lors d’une précédente offensive israélienne sur Gaza.

Même s’il se heurte à un mur du silence depuis plus de deux mois, Salim continuera malgré tout à réclamer du soutien auprès du gouvernement, de la Croix-Rouge, et de toute organisation ou personne susceptible de pouvoir aider.

Il appelle le public à raconter l’histoire de Saleh, de Gaza, et à joindre leurs voix à la sienne. « Peu importe à quel point je crie, il n’y a personne pour m’écouter », conclut-il, avec la voix douce et assurée de celui qui est las de répéter.

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