Se faire servir (en français)

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Se faire servir (en français)

Les principaux partis politiques nationalistes se disputent le titre du plus raciste, dans une indifférence inquiétante.

Je parlais récemment des politiques raciales au Québec avec une amie américaine et elle m’avouait être perplexe quant à l’omniprésence du discours nationaliste. Même les publicités ont une blancheur inquiétante. On sent, selon elle, qu’elles promeuvent l’homogénéité raciale et culturelle. « Une seule culture, une seule nation, avec toute sa diversité », dit Yves-François Blanchet.

Dans un panel à Radio-Canada, une femme noire haïtienne-montréalaise affirme plusieurs fois qu’elle se sent Québécoise, que son identité est Québécoise. On lui répond que ce n’est pas une question de culture ou d’appartenance nationale. C’est bien, mais ce n’est pas assez. Quand on va à Montréal, on a de la difficulté à se faire servir en français.

Cette dernière semaine, le chef du Bloc québécois a profité d’une étude de la Banque Nationale pour nous rappeler le fond du « nationalisme civique » québécois : un ethno-nationalisme conservateur. Les organismes et les services publics sous-financés peinent à répondre aux besoins grandissants de la population et les mises en chantier d’habitations au Canada ne permettent pas de répondre à l’augmentation de la population. C’est sûrement de la faute aux immigrant·es.

Ce n’est pas anodin, parce que l’augmentation de la population pourrait être imputée à plusieurs facteurs, qui provoqueraient une réaction différente. Mon petit doigt me dit que si c’était imputable à une forte natalité chez les Canadien·nes français·es, la réponse serait d’investir dans les mises en chantier et non de contrôler les naissances.

Le Québec a un problème de suprémacisme blanc.

Choisir une cible

Ça n’a pas pris de temps pour que le tout-politique se lance dans un concours éhonté de racisme et une escalade de médiocrité.

Paul Saint-Pierre Plamondon s’est lancé dans la mêlée pour nous rappeler que le problème avec le logement, ce sont les demandeur·euses d’asile et pas les tactiques de spéculateurs francophones dont l’arbre généalogique n’a qu’une branche. Legault n’est pas en reste : en bon grifter, il a écrit une lettre très publique à son patron pour demander au fédéral de refuser les demandes d’asile.

Vous savez, François Legault, le va-t-en-guerre qui appuyait la poursuite du génocide à Gaza, alors que la diplomatie canadienne commençait à plier? Il a dévoilé la seconde partie de son plan : refouler les réfugié·es aux frontières.

Le choix du Québec, c’est l’isolement et la médiocrité.

Sa ministre de l’Immigration, Christine Fréchette, était à l’émission de Mario Dumont pour défendre l’appel de son gouvernement à négliger nos obligations internationales en matière d’accueil des demandeur·euses d’asile. En toute naïveté, elle a exposé le plan de son gouvernement : après avoir contrôlé les entrées irrégulières sur le chemin Roxham, il est temps de s’attaquer aux entrées régulières à l’aéroport.

Devant la caméra, elle a révélé que la légalité que les politicien·nes brandissaient pour se légitimer n’a jamais été une réelle préoccupation : il s’agit de limiter les entrées dans la province. Mais pas n’importe lesquelles. Celles des personnes qui en ont le plus besoin.

Alors que le monde entre dans une période d’intense instabilité, que les conflits armés se généralisent en même temps que s’aggrave la crise climatique, le choix du Québec, c’est apparemment l’isolement et la médiocrité. J’insiste sur ce mot parce qu’il me semble particulièrement approprié. Par une espèce de complexe d’infériorité historique dont le pathétisme lui est devenu invisible, la classe politique québécoise se lance dans une escalade verbale de haine dont les conséquences seront assurément désastreuses.

La médiocrité, c’est une qualité nécessaire pour faire le choix de la violence au lieu de la paix, alors que nous sommes une des sociétés les plus riches au monde. On pourrait croire que le fond catholique des nationalistes leur donnerait un fond d’empathie, ou au moins de charité, mais la prophylaxie raciale demande une fermeté imperturbable.

Deux Québec

Il y a quelque chose dans la façon de parler d’immigration au Québec qui est absolument choquant. La déshumanisation dont font l’objet les personnes migrantes est à ce point normalisée qu’elle est devenue imperceptible. Les journalistes, les politicien·nes et les panélistes occupent les ondes et affirment, statistiques à l’appui, que la solidarité a une limite. Cette limite-là, c’est celle du confort d’une poignée de gens, élevé au statut d’intérêt national.

Ces déclarations publiques, leur omniprésence et leur durcissement m’inquiètent.

Paul St-Pierre Plamondon nous dit que l’immigration temporaire ne règle pas la crise de la main-d’œuvre, mais l’immigration temporaire est une honte. Une personne qui travaille au Québec devrait bénéficier de toutes les protections normales réservées aux citoyen·nes, peu importe son statut migratoire. La crise de la main-d’œuvre est une considération tellement secondaire face au respect des droits humains.

Le Québec a un problème de suprémacisme blanc.

Le mépris des classes dirigeantes pour les classes populaires est proprement scandaleux. Et l’absence d’outrage dans les médias de masse quant aux propos des ténors du nationalisme ethnique en dit long sur la composition de l’espace public. À quel point faut-il que tout ce monde-là soit déconnecté de la réalité pour qu’à aucun moment il n’y ait même un sursaut de révolte? Il n’y a personne pour défendre ses ami·es, ses collègues, ses amours? Illes ne connaissent donc personne?

Yves-François Blanchet s’alarmait de voir Montréal devenir « un lieu étranger », alors que les gens comme lui ne connaissent Montréal qu’à travers les vitres de leurs VUS et les verres polarisés qu’illes portent au Vieux-Port ou au marché Jean-Talon l’été.

C’est une clique de banlieusard·es qui ne savent pas l’anxiété des menaces de déportation, l’indignité de la détention. Leurs ami·es n’ont jamais connu les délais, la RAMQ qui refuse de payer, la honte. Ou illes se taisent en leur présence, comme leurs collègues.

En fait, Yves-François Blanchet a raison quand il dit qu’il y a deux Québec. Il y a ceuzes qui s’attendent à se faire servir en français, puis il y a ceuzes qui les servent.