J’ai cherché, pendant mes vacances, à m’arracher un brin de l’actualité et même de ce qui se passait et se passe toujours à Gaza. Je voulais ardemment m’accorder une trêve pour faire fuir cette anxiété qui m’assaille toujours et qui fait émerger en moi les douloureux souvenirs que j’ai ramenés de chacun des champs de ruines balafrés par les guerres au milieu desquels je me suis retrouvé au cours des vingt dernières années, de la Bosnie au Mali en passant par l’Afghanistan.
Mais toute tentative d’emprunter une voie de contournement, par le divertissement, la célébration de Noël, l’accueil de la nouvelle année, m’ont tout de même ramené sur le chemin de la Palestine et des cris de désespoir de son peuple, qui fait face chaque jour à sa propre disparition de la surface de la planète. D’autant plus que se trouve en son sein la ville de Bethléem, considéré comme lieu de naissance de celui qui allait devenir un messager de paix, lui-même venu au monde sous occupation.
Pourquoi une telle impossibilité de dévier de cette route sur laquelle revenaient immanquablement mes pensées?
Parce que la Palestine est désormais une boussole, tant morale que politique, qui pointe également le juste chemin à propos d’autres enjeux sur lesquels l’Occident en général et le Canada en particulier ont complètement perdu le nord.
Juste dans la dernière semaine, on apprenait que notre utopie justinienne avait participé, même cantonné dans un rôle indirect, à l’élargissement de cette nouvelle guerre en bombardant les rebelles houthis au Yémen. Le lien? Dans les dernières semaines, les Houthis ont bombardé des navires marchands qu’ils estimaient liés à Israël, affirmant leur soutien au peuple palestinien assiégé par l’État hébreu. Et comme le Hamas, ils sont soutenus par l’Iran, le nouvel ennemi à abattre selon les arpenteurs des coulisses du pouvoir impérial.
Car l’empire occidental, conscient de son déclin, semble déterminé à entrainer le reste du monde dans sa chute.
Le Sud a trouvé le nord
J’attribue cette idée de « boussole » à mon ami et camarade Mouloud Idir, qui œuvre au Centre Justice et Foi, comme animateur de la vie intellectuelle québécoise sur des enjeux relatifs aux questions migratoires et plus largement de cohabitation citoyenne.
La notion, partagée sur Facebook, n’a cependant pas fait l’unanimité sur le coup, car elle écorche au passage des figures respectées d’une gauche qu’on aurait pu croire solidement unie autour d’un appel universel à la fin de l’apartheid israélien et, de façon plus pressante, à l’actuelle campagne de nettoyage ethnique à Gaza.
Mentionnons, parmi celles et ceux qui se méritent un prix citron, la sociologue Eva Ilouz et le philosophe Jurgen Habermas, dont les réactions à propos de Gaza furent au mieux tièdes, au pire carrément pro-Israël. D’autres comme les philosophes vedettes Judith Butler et Slavoj Zizek ont été dénoncés comme complaisants envers Israël en ramenant l’essentiel de la sanglante invasion de Gaza à la seule attaque du Hamas du 7 octobre dernier.
Au Québec, des centaines de personnes des milieux médiatique, artistique et intellectuel signaient en novembre dernier un appel au cessez-le-feu en Palestine. Mais parions que nombre d’entre eux et elles l’ont fait dans le même état d’esprit que les signataires jadis du « Pacte pour la transition » : en séparant les bottines des babines, notamment en adhérant au capitalisme vert et autres demi-mesures servant surtout à la collecte de likes et à la javellisation de la conscience.
La Palestine est désormais une boussole qui pointe également le juste chemin à propos d’autres enjeux.
Mouloud Idir a entièrement raison. Déjà en 2021, il signait pour Relations une entrevue avec l’historien Joseph Massad qui, de manière presque prophétique, annonçait déjà un aperçu des obstacles à une réelle solidarité internationale envers la Palestine et son peuple – « essentielle à sa lutte [pour sa survie] ».
Massad cite notamment l’hégémonie idéologique du néolibéralisme en Occident et même dans de nombreux pays post-coloniaux en Afrique et en Asie, favorables à un colonialisme israélien des terres palestiniennes qui se synchronise bien avec le projet néo-colonial occidental dans son ensemble.
L’historien ajoute que l’adoubement d’Israël par les puissances occidentales est tout aussi soluble dans le racisme systémique qui se manifeste déjà dans le traitement des populations non-blanches en Amérique et dans les colonies européennes.
D’autres, comme l’Afrique du Sud, aujourd’hui à la tête d’une offensive juridique contre Israël, s’appuient plutôt sur leur expérience de l’apartheid pour comprendre et dénoncer la violence génocidaire qui se joue en Palestine.
C’est donc à travers la résistance à la suprématie blanche que doit, selon Massad, se bâtir une réelle solidarité internationale avec la Palestine.
C’est dire que ces temps-ci, ce sont les pays du Sud global qui ont trouvé le nord.