Douz : trente secondes qui ont changé des milliers de destinées

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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Douz : trente secondes qui ont changé des milliers de destinées

Le 12 janvier 2010, la terre a tremblé, ma terre natale a tremblé.

« Le sol sous [leurs pieds] s’est mis à vaciller, à onduler comme un tapis qu’on secouait pour se débarrasser des miettes après le repas. Sauf que c’était [eux] les miettes qui s’envolaient négligeables. [Ils ont été] projetés dans les airs, cherchant à atteindre la main de l’autre », relate Myriam J. A. Chancy dans Voix/Éclairs/Tonnerres.

Ce 12 janvier 2010 – Douz, comme on dit désormais à Haïti –, j’ai pleuré, pleuré pour ceux qui vivent sur cette terre qui fut autrefois la perle des Antilles.

Cette terre qui fut celle où des esclaves ont, à la face du monde, démontré la pleine portée des droits de la personne. Esclaves qui ont fait la révolution, mais qui ont dû indemniser la France pour être reconnus – une dette trainée comme un boulet pendant plus de 100 ans. République noire au destin tragique que les nations occidentales ont refusé de reconnaitre.

Que de souffrances ce peuple résilient a dû affronter, l’empêchant de réaliser pleinement sa destinée de première République noire. Ces obstacles ont laissé des séquelles qui continuent de l’affubler.

Être en vie

Plusieurs jours après le tremblement de terre, j’étais pétrifiée comme plusieurs d’entre nous le sont lorsque nous sommes témoins de la mort en direct. J’étais traumatisée, comme le sont les personnes qui voient les images en boucle de morts et de douleurs extrêmes. Traumatisme par procuration, « trauma porn » qui n’est pas sans conséquence.

Mes pensées n’étaient que tristesse et douleur. J’ai pensé à mes parents qui sont morts quelques années avant le séisme, j’ai pensé à la souffrance qui aurait été la leur de voir leur terre natale ainsi ravagée, leur passé, leur jeunesse, leur identité.

J’étais pétrifiée, mais également remplie de gratitude.

J’ai pensé à ceux et celles qui cherchaient les leurs dans les décombres : leur raison d’être, la raison pour laquelle la vie vaut la peine d’être vécue. Ceux et celles que nous aimons et qui nous aiment, ceux pour qui nous nous battons et celles pour qui nous nous efforçons d’être résilient·es.

J’étais pétrifiée, mais également remplie de gratitude : d’avoir été épargnée d’une telle tragédie. Reconnaissante pour ce qu’on appelle les petites choses de la vie, qui sont le sel de l’existence. Reconnaissante de pouvoir regarder subrepticement mon conjoint, de le voir vivre à mes côtés. Je fus remplie d’une joie infinie de savoir qu’il était en vie. Manger était un privilège : celui de ne pas avoir faim. Prendre une douche : une prérogative à laquelle les sinistré·es, hommes, femmes et enfants, n’avaient pas droit.

Bref, la joie d’être en vie.

Faire revivre les voix de Douz

Plus de 250 000 personnes sont mortes, d’un coup, avalées par la terre. 300 000 blessé·es vivent avec un handicap ou plusieurs pour le reste de leur jour. Plus d’un million de personnes se sont retrouvées, en quelques minutes, sans toit dans un pays où le filet social est absent.

Myriam J. A. Chancy, dans Voix/Éclairs/Tonnerres (traduit par Chloé Savoie-Bernard dans la collection « Martiales » des éditions du remue-ménage), a fait un travail qui a des similitudes avec celui des Commissions de vérité et de réconciliation. Elle nous a fait entendre les voix sortant des décombres, les voix des victimes directes et indirectes de Douz. Elle a rendu leur voix à celles et ceux qui n’en avaient plus, qui ont été réduit·es au silence par la mort ou par la société. Marginaux, leurs récits sont souvent effacés.

Normalement, je peux lire un livre en deux jours qu’il porte sur des sujets délicats ou non. Mais cette fois-ci, impossible. Ce que je tiens dans mes mains, ce que mes yeux scrutent et ce que mon cerveau décrypte, ce n’est pas un livre. Difficile de le décrire, sinon en disant qu’il s’agit d’un récit-fiction sacré.

Myriam J. A. Chancy nous amène au cœur de l’enfer et nous fait vivre l’apocalypse. Nous sommes là, lorsque la terre s’est fendue et qu’elle a avalé d’un coup toutes ces vies. Nous sommes là longtemps après.

Elle nous a fait entendre les voix sortant des décombres

Voix/Éclairs/Tonnerres raconte des vies haïtiennes qui étaient déjà des luttes contre la déshumanisation découlant du racisme, du colorisme et de la pauvreté qui fait que la faim vous laboure le ventre.

Des personnages comme Jonas, qui fait les courses contre quelques gourdes (monnaie haïtienne dévaluée) à la demande des personnes du voisinage. Ce jour-là, il avait été cherché un œuf, un seul œuf pour sa mère, qui ne pouvait s’en offrir plus. Jonas qui « n’allait pas devenir l’homme que je devinais au fond de son regard et de ses sourires évanescents », comme le souligne la marchande Ma Lou.

La mère de Jonas, Sara, deviendra folle à la suite du choc, qui « avait brisé quelque chose dans son esprit » après qu’elle a perdu tous les membres de sa famille. Sara qui s’était permis d’imaginer ses enfants comme « des versions améliorées [de son mari] et d’elle-même, plus souples, plus athlétiques, plus intelligents : en tout point meilleurs que leurs parents ».

Et pour ceux qui ont eu la chance de survivre à Douz : des souvenirs, des traumatismes et parfois la folie. Comment ne pas perdre la tête face à une telle débandade?

Des sonneries de téléphone qui, après avoir été une symphonie, sont remplacées par le silence qui décrète que la faucheuse a fait son œuvre.

Devoir d’humanité

L’auteure témoigne du courage d’un peuple qui reste debout envers et contre tout. « Nous avons fait ce nous avons pu, comme toujours, nos larges corps se mouvant au travers des décombres comme si nous étions des baleines de terre, faites pour nager dans l’air épaissi par la poussière, faites pour fendre des vagues humaines. » Elle salue leur force et la complexité de leur vie.

Ce livre doit être lu. Ce n’est pas qu’un devoir de mémoire, mais un devoir d’humanité nécessaire, alors que nos écrans sont inondés de guerre, de naufrages de migrant·es, d’histoires d’insurrection, de débâcles politiques.

Myriam J. A. Chancy nous rappelle que comme êtres humains, nous avons grand besoin d’humanité – et c’est à cela que sert la véritable littérature.