« Si les politiciens envoyaient leurs enfants à l’école publique, on n’en serait pas là »

Alors que la grève du secteur public se prolonge, les syndiqué·es restent déterminé·es sur les lignes de piquetage.
Des milliers de grévistes bravaient le froid pour faire du piquetage dans la métropole ce matin, comme ici devant l’hôpital Jean-Talon. Photo: Francis Hébert-Bernier

Cette semaine, ce sont environ 570 000 travailleur·euses des réseaux de la santé et de l’éducation qui débrayent pour tenter d’obtenir un meilleur salaire et de meilleures conditions de travail. Pivot est allé à leur rencontre pour comprendre leur état d’esprit alors que le conflit de travail continue de s’étirer.

Les piquets de grève étaient omniprésents à Montréal mercredi matin, alors que les employé·es des écoles primaires et secondaires, des hôpitaux, des CHSLD, des cégeps et d’autres établissements de santé et d’éducation de la province poursuivent leur grève.

En effet, alors que les 66 000 travailleur·euses affilié·es à la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) sont en grève illimitée depuis le 23 novembre, les syndiqué·es du Front commun (420 000 personnes en grève du 8 au 14 décembre) et de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ, 80 000 syndiqué·es en grève du 11 au 14 décembre) se joignent à elles et eux cette semaine.

« C’est certain que ça commence à être dur financièrement, mais on n’a pas le choix, c’est l’avenir de l’école publique qui est en jeu, » lance Claude, un enseignant de l’école primaire Rose-des-Vents membre de la FAE.

La FAE n’ayant pas de fonds de grève, lui et ses collègues doivent faire leur possible à l’aube du temps des fêtes. Il confie qu’il a déjà dû expliquer à ses enfants qu’il devra passer sur les cadeaux de Noël cette année. « Mais on aura un bon repas en famille, c’est ce qui est le plus important », souligne-t-il.

Claude (masqué), Marie-Pierre (à gauche) et leurs collègues tenaient le fort devant l’école primaire où iels travaillent. Photo: Francis Hébert-Bernier

L’enseignant rappelle toutefois que ces sacrifices sont un petit prix à payer pour se battre pour améliorer à long terme son sort et celui de ses collègues. « Ce n’est pas normal qu’on s’appauvrisse d’année en année, pendant que les politiciens se votent des augmentations de 30 % et vivent avec suffisamment d’argent pour ne pas vivre le poids de l’inflation », poursuit-il.

« Mais il ne faut pas penser qu’on est là juste pour l’argent. L’enjeu, ce sont surtout les conditions de travail. Je ne connais pas beaucoup d’autres jobs où l’on est constamment obligé de faire du bénévolat et où c’est presque considéré comme normal », ajoute sa collègue Marie-Pierre.

Se battre pour sortir de la précarité

Par contre, pour les employé·es de soutien qui travaillent dans les écoles et les CHSLD et que nous avons rencontré·es, les enjeux salariaux étaient au cœur de leurs préoccupations.

C’est notamment le cas de Gino, qui travaille comme manœuvre au cégep de Rosemont. « En 1984, je travaillais dans un golf et je faisais plus d’argent que j’en fais aujourd’hui en travaillant pour l’État, c’est n’importe quoi. »

« Ce n’est pas normal qu’on s’appauvrisse d’année en année, pendant que les politiciens se votent des augmentations de 30 %. »

Claude, enseignant au primaire

Il rappelle que la plupart des employé·es de soutien du réseau collégial peinent à joindre les deux bouts. « Il y en a plusieurs d’entre nous qui travaillons à temps plein et qui doivent aller chercher de l’aide alimentaire, ce n’est pas normal », dénonce-t-il.

Les bas salaires nuisent aussi au fonctionnement du réseau public, selon lui, notamment en décourageant les gens de venir y travailler. « Le roulement est insensé : dans mon équipe, il y a un poste où quatorze personnes se sont succédées en un an. C’est un travail dur et quand les gens arrivent à leur première paye et voient combien ils sont payés pour faire ça, on ne les revoit plus », raconte-t-il.

Un combat de travailleuses

Nancy, une éducatrice spécialisée rencontrée à l’hôpital Jean-Talon déplore aussi cette difficulté à attirer de nouvelles recrues pour porter le système public. « À force d’être en manque de personnel et de ne pas avoir de reconnaissance, on s’épuise », remarque-t-elle.

Pour elle, la mobilisation actuelle est d’abord et avant tout un enjeu féministe. Elle rappelle que près de 80 % des grévistes sont des travailleuses. « Je suis dans le réseau depuis 30 ans et on nous a toujours dit que nos métiers sont des « vocations ». C’est vrai qu’on est dévouées pour la population et qu’on est prêtes à beaucoup de choses pour ne pas la laisser tomber. Mais il faut être capable d’arriver à la fin du mois », dénonce-t-elle.

Nancy acceuillait ses collègues membres de l’APTS sur la ligne de piquetage de l’hôpital Jean-Talon. Photo: Francis Hébert-Bernier

Elle confie qu’après avoir payé son loyer, ses comptes et son épicerie, il ne lui reste que 50 $ par semaine pour le reste. « Ce n’est pas normal quand on travaille à temps plein. Si monsieur Legault veut faire rouler l’économie, qu’il paye ses employées comme du monde et on va pouvoir la faire rouler, l’économie », rappelle-t-elle.

Mettre un frein au privé

L’éducatrice spécialisée rappelle aussi qu’un des grands enjeux de ces négociations est de tenter de maintenir le système public face aux percées du privé. « On ne nous donne pas les moyens de servir la population convenablement, en prétextant que le gouvernement n’a pas d’argent, et après ça, on nous présente le privé comme une solution, même si ça coûte plus cher », remarque-t-elle.

« De toute façon, au prix qu’ils nous payent, on n’a rien à perdre. »

Gino, manoeuvre au Cégep Rosemont

Claude abonde dans le même sens. « Si les politiciens envoyaient leurs enfants à l’école publique, on n’en serait pas là. Ils vivraient le sous-financement, verraient tous les efforts qu’on met et ils comprendraient. Mais non, à la place, ils envoient leurs enfants au privé. »

Maintenir la pression

L’ensemble des personnes que nous avons rencontrées disent être prêtes à maintenir la pression sur le gouvernement le temps qu’il faudra pour pouvoir obtenir gain de cause. 

« Pour nous c’est vraiment le last call. Si on n’obtient pas mieux, il faudra aller faire quelque chose d’autre. Et de toute façon, au prix qu’ils nous payent, on n’a rien à perdre », remarque Gino.

Si les membres du Front commun et de la FIQ s’attendent à de nouvelles journées de grève prochainement, les enseignants de la FAE continuent leur grève illimitée.

« Mais le gouvernement devrait faire attention, parce que plus le temps passe, plus la colère monte. S’ils attendent trop, leur offre est mieux d’être bonne », conclut Claude.

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