« Plus jamais ça, pour personne » : mobilisations juives pour la Palestine

Francis Dupuis-Déri Chroniqueur · Pivot
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« Plus jamais ça, pour personne » : mobilisations juives pour la Palestine

Et la version française de la déclaration de Lesley Wood, militante juive pro-palestinienne arrêtée pour ses actions.

Une analyse simpliste de l’actualité peut laisser croire que l’ensemble de la communauté juive appuie Israël inconditionnellement. Un tel raisonnement simpliste – et faux – explique sans doute les récents crimes antisémites, comme des tirs sur des écoles juives à Montréal. Des écoles, calvince!

L’antisémitisme a d’ailleurs une longue histoire au Canada et au Québec et s’exprime encore aujourd’hui ici, même sous sa forme la plus exacerbée, le néo-nazisme.

Certes, plusieurs associations juives appuient Israël. L’organisme B’Nai Brith lutte contre l’antisémitisme et le racisme et se présente aussi comme « un ardent défenseur de l’État d’Israël », tout comme le Centre consultatif des relations juives et israéliennes et la Fédération CJA, qui a lancé un « fonds d’urgence » pour venir en aide aux victimes de l’attaque du Hamas du 7 octobre. Enfin, le Groupe interparlementaire Canada-Israël à Ottawa « favorise une coopération et une compréhension mutuelle entre les parlementaires des deux pays ».

Mais il existe aussi des organisations juives ouvertement anti-sionistes et pro-palestiniennes. Des juifs hassidiques (ultra-orthodoxes) considèrent que la fondation de l’État d’Israël est un sacrilège, puisqu’elle ne doit survenir qu’au retour du Messie. Leurs membres manifestent pour la Palestine, en redingote noire traditionnelle et des pancartes où on peut lire que « les vrais rabbins enseignent que la Palestine doit être rendue aux Palestiniens ».

L’organisation laïque Voix juives indépendantes « s’oppose à toute forme de racisme et promeut la justice et la paix pour tous en Israël-Palestine » et appuie la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre Israël. Même en Israël, des membres de Juifs contre le génocide se sont rassemblé·es au mémorial de l’Holocauste avec des poupées pour honorer la mémoire des enfants palestiniens victimes du « génocide perpétré par des Juifs » israéliens, une action publicisée par le Réseau international juif antisioniste.

La situation est donc plus complexe que ne le laisse entendre la propagande qui confond sionisme et judaïsme, et vice-versa.

Une mobilisation sévèrement réprimée

Prenons le cas de Lesley Wood, sociologue à l’Université York. Elle a fondé Interface, une revue par et pour les mouvements sociaux, et publié plusieurs livres importants, dont Mater la meute : la militarisation de la gestion policière des manifestations.

Parlant de police, cette professeure compte parmi les onze personnes arrêtées en novembre à Toronto. Leur crime? Avoir collé des affiches sur la vitrine du magasin Indigo et déversé du faux sang pour dénoncer sa PDG, Heater Reisman, qui a lancé avec son mari une fondation venant en aide aux militaires israéliens, par exemple avec des bourses aux études.

Cette campagne contre Indigo n’est pas nouvelle, mais voilà que la police s’est énervée et accuse les manifestant·es de méfaits pour des dommages de plus de 5 000 $, de harcèlement criminel et de complot, le tout « motivé par la haine ».

Dans la foulée, la direction de l’Université York a suspendu la professeure ainsi que deux autres « membres de la communauté ».

Une manifestation organisée par Jews Say No to Genocide, devant Indigo, a exigé l’abandon des accusations. L’auteure Naomi Klein y a pris la parole de Vancouver, par la magie des télécommunications. Elle-même juive, elle dénonce le « génocide perpétré par Israël » et a relayé des informations à propos de « la plus grande manifestation juive en solidarité pour la Palestine de l’histoire des États-Unis » à Washington, le 18 octobre 2023.

Lors du rassemblement, une autre déclaration a été lue par téléphone. Celle de Lesley Wood elle-même, que voici :

« Il est horrible d’être qualifiée d’antisémite pour une personne comme moi qui a grandi fière de sa judéité, mais discrète à ce sujet. Mes arrière-grands-parents ont fui les pogroms de Pologne. Les nazis ont tué des membres de ma famille. Mon père, âgé de 95 ans, a survécu à l’antisémitisme en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale. »

« Pour nous protéger, on m’a découragé d’attirer l’attention sur notre judéité, mais mon père m’a aussi appris qu’être juive signifiait de prendre le parti des personnes opprimées. Il m’a appris que la leçon qu’on devait tirer de l’histoire de l’Holocauste se résumait par cette maxime : “Plus jamais ça, pour personne”. Il m’a aussi appris que notre histoire, celle du peuple juif, signifie qu’il faut lutter pour la justice. Voilà ce que je dois faire, maintenant, même en sachant que certaines personnes diront que je n’ai pas le droit de parler. »

« Notre histoire, celle du peuple juif, signifie qu’il faut lutter pour la justice. »

Lesley Wood

« Le 22 novembre à 5 h 30 du matin, sept policiers ont défoncé la porte de notre domicile pour nous tirer du lit, mon partenaire et moi, et nous menotter alors que notre domicile était fouillé. Qu’est-ce qu’ils cherchaient? Ils ont ignoré la ménorah [chandelier à sept branches utilisé dans les cérémonies juives] et la partition de la chanson Les Juifs disent non au génocide, posée sur la table de la cuisine. Au lieu de cela, ils nous ont emmenés au poste pour nous accuser de méfait et de complot. »

« L’unité des crimes haineux mène l’enquête. Ils traînent nos noms dans la boue et comme d’autres personnes accusées, j’ai été suspendue de mon poste à l’université. »

« On nous accuse d’avoir collé des affiches sur une vitrine, pour appeler à l’arrêt d’un génocide et du massacre de milliers de Palestinien·nes par les forces de l’armée israélienne. On nous accuse de conspirer pour dire aux gens que la PDG d’Indigo finance les soldats qui se portent volontaires pour cette armée. »

« Une armée qui a – mon cœur se serre dans ma poitrine – tué plus de 6 000 enfants dans une offensive ayant pris la vie à plus de 15 000 personnes. Cette armée et ce gouvernement récupèrent le traumatisme de l’Holocauste pour justifier leur pluie de fer et de feu. »

« C’est grotesque. C’est orwellien. Les accusations de crimes haineux sont utilisées pour neutraliser celles et ceux qui s’expriment contre la haine, qui œuvrent pour un avenir de paix et pour la liberté et la justice pour les Palestinien·nes et les Israélien·nes, et qui croient que la vie est sacrée et que la paix est nécessaire pour protéger la vie. »

« Je vais lutter contre ces accusations, sachant qu’elles visent à neutraliser les personnes juives et non juives qui appellent à un cessez-le-feu permanent. Mais je sais que nous continuerons à incarner cette leçon de l’Holocauste, qui dit : “Plus jamais ça, pour personne”. »