Un film de Ridley Scott est présentement projeté sur nos écrans : Napoléon, une œuvre ayant d’importants angles morts qui portent à conséquence.
Scott nous plonge dans le destin de Napoléon, de son ascension au moment de la révolution à son décès. Comme toile de fond, Scott expose la relation tumultueuse et passionnelle de Bonaparte avec Joséphine de Beauharnais.
Mais qu’est-ce que l’histoire?
Ce qui est préoccupant dans cette œuvre, c’est sa lecture historique qui contamine le présent, car « l’histoire n’est pas le passé, c’est le présent. Nous portons notre histoire en nous », comme le disait James Baldwin.
Car c’est bien d’histoire dont on parle.
Michel-Rolph Trouillot, dans Silencing the Past, rappelait que les universités ne sont pas les seules sources de récits historiques. Ainsi, tant les médias que la production cinématographique contribuent aux récits historiques. Il souligne que « la plupart des Européens et des Nord-Américains apprennent leurs premières leçons d’histoire à travers des médias qui ne sont pas soumis aux normes fixées par les historiens, les presses universitaires […]. Bien avant que les citoyens moyens ne lisent les historiens qui fixent les normes pour leurs collègues et étudiants, ils accèdent à l’histoire à travers les commémorations, les visites de sites et les musées, les films, les fêtes nationales et les livres d’école élémentaire. »
C’est ainsi qu’on ne peut ignorer les effets du film de Scott, qui cristallise une lecture tronquée de l’épopée Bonaparte. Tout cela est loin d’être anodin.
Rappel des certains faits historiques
En août 1791, au cœur de la perle des Antilles qu’était Haïti, une insurrection d’esclaves débute. Le 4 février 1794, l’esclavage sera aboli par la Convention nationale, soit environ quatre ans après l’adoption de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
En 1801, Toussaint Louverture proclame l’indépendance de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti) et se proclame gouverneur général à vie de la nouvelle république. Quelques années plus tard, le 2 décembre 1804, Napoléon se sacre Empereur à vie des Francais, prenant en main, tout comme Toussaint Louverture, le destin de sa nation.
Or, en 1802, le premier consul Bonaparte délègue à son beau-frère le général Leclerc le rôle de mater la révolte de Saint-Domingue et reconquérir l’île. Le 20 mai de la même année, Napoléon décrète le rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises. Acte qui aura des conséquences pérennes pour Saint-Domingue (Haïti). Il est le seul chef d’État français à décréter la servitude de ses ressortissant·es.
Force est de constater que pour lui, les esclaves ne sauraient être des membres de la société française.
Saint-Domingue est la première défaite de Napoléon, cela aux mains d’une armée constituée d’esclaves ou de leurs descendants. C’est ainsi que la première république noire de l’Amérique a vu le jour en 1804.
La révolution haïtienne a permis à des esclaves, des objets, de devenir des sujets qui ont donné son véritable sens à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Or, Scott met l’accent sur certaines campagnes militaires en omettant stratégiquement cette première défaite de Napoléon. Scott choisit de nous parler de la campagne d’Italie et du sacre de l’empereur, effaçant un événement qui a changé le cours de l’histoire.
Dans ses mémoires, Napoléon Bonaparte reconnait son erreur. « J’ai à me reprocher une tentative sur cette colonie lors du consulat; c’était une grande faute que de vouloir la soumettre par la force; je devais me contenter de la gouverner par l’intermédiaire de Toussaint. […] L’une des plus grandes folies que j’ai faites et que je me reproche a été d’envoyer une armée à Saint-Domingue. J’aurais dû voir qu’il était impossible de réussir dans le projet que j’avais conçu. J’ai commis une faute, et je suis coupable d’imprévoyance de ne pas avoir reconnu l’indépendance de Saint-Domingue et le gouvernement des hommes de couleur. »
Mais là n’est pas le seul reproche que Napoléon avait à se faire.
Le cas Alexandre Dumas père
Alexandre Dumas père est né en 1762 à St-Domingue Haïti, fils d’un aristocrate français et d’une esclave noire. Comme enfant métissé d’un aristocrate, il a eu le privilège de s’enrôler dans l’armée française. Rapidement, il a gravi les échelons et ses victoires font de lui un officier craint par les armées ennemies.
Comme général, il a servi Napoléon. Son dévouement aux valeurs de la république et ses convictions à la servir ont été la source de conflits avec l’empereur, conflits qui atteignirent leur apogée lors de la campagne d’Égypte en 1798. C’est lors de la campagne d’Italie, en 1799, que Napoléon a abandonné Alexandre Dumas aux mains de l’ennemi.
C’est grâce aux pressions de son épouse que Dumas est libéré en 1801. Grandement amoindri par de nombreuses blessures, il meurt en 1806 d’un cancer et dans la pauvreté. Ses arriérés de salaire et sa pension militaire ne lui furent jamais versés.
Son fils n’avait que quatre ans. C’est par lui que sa gloire fut rétablie grâce au célèbre roman du Comte de Monte-Cristo. C’est donc par la littérature que justice lui fut rendue face aux abus de pouvoir de Napoléon.
Des conséquences du décret de Napoléon
Ainsi, le décret de Napoléon pour rétablir l’esclavage a eu des conséquences funestes pour Haïti, qui en subit toujours les soubresauts.
En 1825, le roi de France Charles X, comme condition préalable à la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti, exige le versement de la somme de cent cinquante millions de francs-or, soit une valeur de 560 millions de dollars américains de 2022, selon des calculs du New York Times. Toujours selon le Times, sans les sommes empruntées pour dédommager les propriétaires de plantation, Haïti se serait enrichi de 21 milliards $ US en deux siècles. Pour d’autres, les pertes d’Haïti s’élèveraient à 115 milliards $.
Aujourd’hui, cette somme fait l’objet de demandes de remboursements, en plus des demandes de réparations liées à l’esclavage.
Ce n’est qu’en 1848 que la France a finalement aboli l’esclavage.
Et les droits de l’homme dans tout cela?
Le préambule de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen statut que « l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements ». Il établit aussi que l’Homme a des droits naturels, inaliénables et sacrés.
Comment ignorer qu’avec la force de l’État, Napoléon a veillé à ce que les droits inaliénables de l’homme ne s’appliquent pas aux esclaves exclu·es de l’humanité, confiné·es à n’être que des objets transmissibles, du bois d’ébène?
En plus d’avoir établi des lois misogynes, il a participé à la cristallisation des catégories raciales, fondement de la suprématie blanche voulant que les valeurs et les normes des peuples d’origine européenne soient supérieures à celles des autres peuples. Napoléon est en quelque sorte une icône de la suprématie blanche qui fait partie du tissu social occidental.
En ignorant cet aspect de l’histoire, le film Napoléon ne fait que remettre au goût du jour des valeurs archaïques et incarne la suprématie blanche.