Québecor en croisade contre Projet Montréal

Ludvic Moquin-Beaudry Chroniqueur · Pivot
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Québecor en croisade contre Projet Montréal

Le biais politique de la direction de Québecor déborde du côté du journalisme, comme en témoigne un article récent au sujet de la fermeture d’un commerce.

On connaissait déjà le désamour, voire la haine, de plusieurs chroniqueurs multiplateformes (Richard Martineau, Mathieu Bock-Côté, Joseph Facal, Benoit Dutrizac, Sophie Durocher, etc.) de l’empire Québecor à l’endroit de Projet Montréal – et de Valérie Plante en particulier. Or, un article paru le 5 décembre à propos de la fermeture prochaine d’une cordonnerie d’Ahuntsic-Cartierville montre que cette tendance s’étend jusqu’aux journalistes. Ce qui est curieux, car on nous répète souvent qu’il existe un mur étanche entre l’opinion et l’information. Permettez-moi d’en douter.

Tordre le réel

Commençons par les faits : d’une part, le propriétaire de la cordonnerie Kelly, située sur le boulevard Henri-Bourassa, a mis fin aux activités de son commerce la semaine dernière. D’autre part, le corridor du Réseau express vélo (REV) sur Henri-Bourassa dans ce secteur ne sera construit qu’à partir du printemps 2024.

Dans l’article du 5 décembre, on ne mentionne que la future piste cyclable et l’éventuel retrait de quelques places de stationnement comme causes de la fermeture du commerce – même si de nouvelles places seront aménagées sur les rues perpendiculaires. Pire encore, le titre original de l’article attribue la faute directement à la mairesse Valérie Plante : « Une piste cyclable de Valérie Plante fait fermer une cordonnerie fondée en 1939 ».

Autrement dit, selon le Journal de Montréal, une piste cyclable qui n’existe pas encore serait la cause de la fermeture de ce commerce. Un drôle de lien de causalité, pour le moins.

La réalité est bien différente, si on en croit les déclarations du même commerçant, en juin dernier, dans un article du Journal des Voisins. À ce moment-là, il attribuait ses difficultés à « l’arrivée d’une augmentation fatale de son loyer », d’un montant de 12 000$ supplémentaire par année, décrétée par le nouveau propriétaire du bâtiment. Cela l’aurait amené à ne pas renouveler son bail, arrivant à échéance le 31 décembre prochain. Le commerçant citait également « de nombreux enjeux, comme les coûts de production et de marchandise qui augmentent depuis le début de la pandémie », des dégâts d’eau (12 à 15) survenus dans la dernière année, des actes de vandalisme ainsi que la cohabitation difficile avec des locataires de l’étage supérieur. Les travaux du REV n’étaient alors nommés qu’en fin de liste.

Ainsi, on est en droit de se demander : la cause réelle de la fermeture de ce commerce n’est-elle pas plutôt due à l’explosion des loyers commerciaux à Montréal? La piste cyclable ne serait-elle qu’un bouc-émissaire facile détournant l’attention des problèmes structurels qui minent les petits commerçants?

Par ailleurs, il aurait été pertinent de situer le cas de la cordonnerie Kelly dans le contexte plus large du déclin du commerce de détail, qui date d’avant la pandémie et qui s’est accéléré avec celle-ci. Voire du déclin du métier de cordonnier, comme en témoigne un autre article du Journal des Voisins (qui manifestement prend son travail d’information plus au sérieux que certains au Journal de Montréal).

Mais pourquoi faire un travail rigoureux de recadrage quand on peut alimenter la machine à clic en confortant les préjugés?

Alimenter les préjugés

Or, au-delà de son cadrage grotesque autour de la question de l’aménagement cyclable, l’article du Journal de Montréal relaie des préjugés qui sont aussi tenaces que faux. Et le commerçant dont parle l’article ne semble pas y échapper : « Ils ont ajouté que la nouvelle piste cyclable nous apporterait un renouveau et une nouvelle clientèle. Je ne sais pas sur quelle planète ils vivent pour dire cela. »

Que le propriétaire de la cordonnerie Kelly croit que la piste cyclable à venir en 2024 soit la raison, principale ou non, de la fermeture de son commerce en 2023, c’est son droit. Le problème, c’est que ce lien de cause à effet est fortement douteux et qu’à aucun moment, les affirmations du commerçant ne sont contrebalancées par des sources objectives.

Or, il existe de nombreuses études qui ont déboulonné le mythe voulant que les aménagements cyclables nuisent à la vitalité commerciale. C’est même le contraire qui se produit : la construction de pistes cyclables entraîne une hausse de l’achalandage dans les commerces et des revenus de ceux-ci. Comme le montrait déjà une étude française réalisée en 2003, les cyclistes (et les piétons) sont des clients plus fidèles des commerces de proximité et contribuent à dynamiser la vie commerciale locale davantage que les automobilistes.

Et pas besoin d’aller bien loin pour le constater : c’est exactement ce qui s’est produit, plus au sud, sur la rue St-Denis, contredisant les prédictions apocalyptiques de certains commerçants et commentateurs. En effet, en moins de deux ans, le REV a contribué à l’ouverture de 37 commerces et à l’augmentation de la circulation piétonne de 65%. Parce que l’aménagement de cette piste s’est accompagné d’un apaisement de la circulation et d’une amélioration de l’atmosphère sur la rue.

Quand vient le temps d’aborder les enjeux en lien avec la mobilité et l’aménagement urbain, les préjugés infondés sont tenaces. On devrait s’attendre d’un média d’information qu’il donne l’heure juste, et non pas qu’il fasse fi des données pour se mettre au service d’un agenda politique. C’est malheureusement cette voie qu’a choisie le Journal de Montréal, celle de la faillite par rapport au devoir d’information.