Inceste : « avoir le courage et l’audace » de dénoncer

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
Partager

Inceste : « avoir le courage et l’audace » de dénoncer

L’inceste et les abus sexuels envers les enfants ne doivent plus être ignorés, comme le soulignent un documentaire choc et deux récents rapports.

Une femme entre dans une salle de cinéma. Elle est emmitouflée dans un manteau au col relevé. Un manteau qui non seulement semble la protéger du froid, mais qui est aussi une armure contre l’horreur qu’elle a vécue.

Le cours de sa vie a été bouleversé : l’inceste, une nuit, des nuits alors qu’elle était enfant. Elle nous dira que la sensation de froid ne cesse de l’habiter depuis qu’on lui a volé une partie de son âme.

En ce soir de début novembre, l’actrice Emmanuelle Béart présentait Un silence si bruyant, documentaire qu’elle a co-réalisé avec Anastasia Mikova, dans le cadre du festival Cinémania. Le film ressort ces jours-ci au petit écran.

Celle qui fut Manon des Sources, la Nelly dans Nelly et monsieur Arnaud. Celle dont le regard perçant, dont la présence a envouté nos écrans, comme l’idéal de la femme française. Celle qui s’est battue pour les sans-papiers.

Aujourd’hui, c’est elle qui parle et qui permet aussi à d’autres de briser le silence. C’est elle qui ouvre le chemin de la guérison non seulement pour elle, mais pour tous les enfants sans voix. Emmanuelle met sa célébrité au service de l’intérêt public, de l’intérêt des plus vulnérables : les enfants.

Plus de 40 ans après l’horreur, elle parle, elle dit l’indicible. Un homme lui a volé son enfance : pendant quatre ans, elle a été violée, comme 10 % des enfants français, par quelqu’un qui devait la protéger.

Libérer la parole

La parole se libère en France grâce à des femmes qui ont exigé qu’on les entende : la littérature et le cinéma au service de l’intérêt public.

Le livre qui a ouvert la voix en 2020 est Le consentement de Vanessa Springora, qui parle des abus sexuels qu’elle a subis à quatorze ans aux mains de l’auteur Gabriel Matzneff, qui en avait plus de cinquante. (On apprenait justement aujourd’hui que Matzneff ferait face à une deuxième enquête, une autre femme l’accusant de violences sexuelles alors qu’elle était enfant.)

« Parlez, les mots délivrent, parce que les mots sont le premier soin. »

Emmanuelle Béart

Ensuite, le courage de Vanessa en a donné à Camille Kouchner, qui a écrit La Familia grande, paru en 2021. Ce livre a dévoilé que les abus sexuels ne sont pas l’apanage d’un type de personne : on les retrouve jusque dans les plus hautes sphères de la société. Au cœur de la violence sexuelle, Olivier Duhamel, éminent politologue et député européen de 1997 à 2004, beau-père de l’autrice, qui a abusé de son beau-fils, fils du politicien Bernard Kouchner et neveu de l’actrice Marie-France Pisier (qui s’est suicidée alors qu’elle essayait en vain d’attirer l’attention sur cette situation d’abus sexuel).

Les piliers du temple ont finalement été ébranlés. L’État a réagi en créant la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), dont le rapport a été rendu public le 17 novembre dernier.

« Les mots délivrent »

C’est sur ce chemin tracé par Vanessa et Camille qu’Emmanuelle a à son tour brisé le silence.

Personne ne savait qu’elle avait vécu l’horreur, sauf sa grand-mère qui l’a mise dans un avion pour Montréal, où elle a vécu cinq ans à l’abri de son prédateur. Plutôt à l’abri des prédations, car son prédateur, lui, a vécu auprès d’elle, dans son silence, pendant plus de 40 ans.

La sensation de froid ne cesse de l’habiter depuis qu’on lui a volé une partie de son âme.

Dans Un silence si bruyant, Emmanuelle se met à nu. Au fil des rencontres avec d’autres victimes – une jeune femme, Norma, un jeune homme, Joaquim, une femme, Pascale, et une mère, Sara, qui a tenté sans succès de protéger sa fille –, Emmanuelle met des mots sur les conséquences de la violence sexuelle. « Parlez, les mots délivrent, parce que les mots sont le premier soin. »

Je ne vous raconterai pas tout, car ce film DOIT être vu.

Un enjeu de pouvoir

Cette violence m’a ramené en 2003, quand j’ai eu l’occasion d’entendre le témoignage des sévices sexuels vécus par les Autochtones alors qu’ils et elles fréquentaient les pensionnats indiens. Des sévices qui ont détruit leurs vies et ont eu des conséquences tragiques sur les nations autochtones.

Je suis tombée par hasard – mais est-ce vraiment un hasard? – sur un rapport australien intitulé Identifier et comprendre la délinquance sexuelle envers les enfants chez les hommes australiens. Il s’agit de la première étude australienne sur la prévalence des abus sexuels sur les enfants et la plus importante jamais entreprise au niveau mondial.

Tout comme dans les dossiers des pensionnats indiens, les victimes de sévices sexuels souffrent de troubles de la santé mentale et de comportements à risque, dont les abus de substances, et des taux élevés de suicide. Ce rapport constate que les services sociaux et de santé sont incapables de répondre aux conséquences à long terme des abus sexuels, soit des traumatismes complexes.

Près d’un tiers des adultes australiens ont été victimes d’abus sexuels dans leur enfance. Ces données recoupent celles existant pour les ancien·nes pensionnaires.

Qui plus est, le rapport confirme les observations d’innombrables survivant·es selon lesquelles les hommes qui les ont agressé·es sont des membres respectés de leur communauté qui jouissent non seulement de l’estime, mais aussi de la confiance de leur milieu. Ces hommes sont susceptibles d’être mariés et d’avoir un revenu plus élevé que la moyenne. Ces agresseurs sexuels sont presque trois fois plus susceptibles de travailler avec des enfants. Le dossier des pensionnats indiens en est un exemple criant.

Les abus sexuels ne sont pas l’apanage d’un type de personne : on les retrouve jusque dans les plus hautes sphères de la société.

Les sévices sexuels sont une question de santé publique. Le rapport préconise de développer des réponses et des initiatives « en amont » afin de prévenir les agressions sexuelles et empêcher les récidives.

De même, le film d’Emmanuelle Béart soulève des questions tant sur le soutien aux victimes que sur la pertinence et l’efficacité du système judiciaire, qui souvent, par son silence, devient complice.

Tant le film que les rapports australien et français proposent des solutions, mais devant l’ampleur du carnage, il faudrait réfléchir aux abus de pouvoir et à l’absence d’imputabilité, à ceux qui ferment les yeux, aux institutions qui ne tiennent pas les agresseurs imputables et qui permettent que ces crimes se perpétuent.

Honorer le courage des victimes

Lors du festival, j’ai demandé à Emmanuelle Béart pourquoi le mot « victime » est celui qui a été privilégié, au lieu du mot « survivant » que les ancien·nes pensionnaires des pensionnats indiens ont privilégié. Pour elle, elle n’est pas une victime, mais elle a été victime, et c’est là la différence. Elle est vivante et non survivante.

Elle mettait en exergue que les mots sont des vecteurs qui nous permettent de nous réapproprier notre dignité.

Pour que ce courage fasse œuvre utile, il faut que les institutions étatiques prennent des actions.

L’autrice Neige Sinno, dans son livre Triste Tigre, discute aussi de cette tension entre le concept de victimes et de survivants. « Souvent, on trouve dans les livres de survivants l’idée qu’ils ne veulent pas adopter une attitude de victime ou qu’ils ne veulent pas être considérés comme des victimes. Qu’est-ce que ça veut dire exactement? En général, il s’agit de refuser d’être un objet de pitié. […] On ne peut pas en même temps avoir été violé et ne pas être une victime. Une personne violée est une victime de viol, elle a été victime d’une agression qu’on a commise sur elle contre gré. »

Il faut du courage pour dénoncer, courage qui mérite le plus grand respect. Comme le disait Neige Sinno : « avoir le courage et l’audace de s’en remettre, ne pas accepter d’être détruite ». C’est ce qu’Emmanuelle Béart a fait avec son film.

Mais pour que ce courage fasse œuvre utile, il faut que les institutions étatiques prennent des actions à géométrie variable, dont des mesures de santé publique et des changements à la justice. L’imputabilité est cruciale afin que les enfants, qui se sont longtemps tu· sous la pression des agresseurs et de la société qui a refusé d’entendre la voix des tout-petits, puissent enfin obtenir justice.

Le temps est venu de faire face.