Près d’un demi-million de travailleur·euses du Front commun syndical étaient en grève mardi pour faire pression sur le gouvernement. Pivot est allé à leur rencontre pour mieux comprendre leurs motivations.
Les 420 000 syndiqué·es du Front commun qui oeuvrent dans les hôpitaux, les écoles et toutes sortes de services publics ont entamé le premier de trois jours de grève consécutifs pour tenter d’ajouter à la pression dans le cadre des négociations avec le gouvernement Legault pour le renouvellement de leurs contrats de travail.
Les syndiqué·es des services publics, dont les contrats sont échus depuis ce printemps, demandent notamment une hausse de salaire tenant compte de l’inflation, ce que le gouvernement refuse, ainsi que des meilleures conditions de travail pour contrer l’épuisement et la pénurie de personnel.
Le Front commun intersyndical est formé de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), la Fédération des travailleurs et des travailleuses du Québec (FTQ) et l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS).
Jeudi, lors du troisième jour de débrayage, les 80 000 membres de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), qui réunit notamment les infirmières, se joindront au mouvement de grève en amorçant une mobilisation de deux jours. Le même jour, les 65 500 membres de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) entameront quant à eux une grève générale illimitée.
« On est ici pour les générations futures. »
Alexandre, technicien en travaux pratiques
Ce seront donc 565 500 syndiqué·es du secteur public qui seront en grève jeudi, du jamais vu dans l’histoire de la province.
Pivot est allé dans quelques villes du Québec pour recueillir les témoignages des grévistes et comprendre ce qui les a mené·es à ce débrayage historique.
Granby
Plus d’une centaine de travailleur·euses s’étaient donné rendez-vous devant le bureau de François Bonnardel, député de Granby et ministre de la Sécurité publique. Bien vêtu·es pour affronter le froid, les grévistes interpellaient les automobilistes, dont la très grande majorité leur répondait de plusieurs coups de klaxon approbateurs.
« On est ici pour les générations futures, parce qu’il faut arrêter de se faire manger la laine sur le dos », confie Alexandre, technicien en travaux pratiques à l’école J-H-Leclerc, qui faisait partie du lot. « Pour nous “récompenser”, on nous fait une offre salariale qui nous appauvrit [parce qu’elle est inférieure à l’inflation], pour nous rendre dépendants aux chèques de 500 $ qu’ils nous donnent quand ils ont besoin de notre appui. »

Pour lui, les enjeux salariaux ne doivent pas nécessairement être abordés sur le plan individuel, mais d’abord comme une reconnaissance de l’importance des travailleur·euses du réseau public. « La majorité des personnes ici aujourd’hui sont de très bonnes personnes qui mettent du cœur à l’ouvrage et leur santé mentale sur la ligne pour le bien-être des élèves. C’est à peine reconnu, on est très peu soutenu dans nos démarches », dénonce-t-il.
Le technicien croit qu’au-delà des détails des conventions collectives, c’est l’avenir du système d’éducation public qui se joue aux tables de négociations. « On a été conditionné à penser de façon individualiste et il faut que ça revire de bord. C’est ça qu’on fait ce matin, on essaie de changer les mentalités. »
Un point de vue partagé par Mauricio, un technicien en informatique du cégep de Granby, qui aidait à organiser le piquetage autour du vaste campus du collège. « Dans mon domaine, je pourrais gagner facilement trois fois plus d’argent si j’allais dans le privé. Si je reste, c’est par conviction et parce que j’y crois, mais on dirait que le gouvernement fait exprès d’essayer de nous décourager de travailler dans le public », confie-t-il.

En plus de décourager celles et ceux qui restent, les mauvaises conditions salariales empêchent de pourvoir les postes qui sont ouverts, ce qui ajoute de la pression sur les employé·es qui restent et affecte tout le système, dénonce Mauricio. « Trouver un technicien, ça peut prendre trois à quatre affichages de poste, même chose pour les agents de sécurité. C’est rendu au point où les étudiants [en informatique] du cégep peuvent espérer gagner plus que nous en allant au privé », illustre-t-il.
Cowansville
À Cowansville, environ deux cents piqueteur·euses s’étaient rassemblé·es à l’entrée de l’hôpital Brome-Missisquoi-Perkins. Les grévistes accueillaient avec sourire les automobilistes, mais aussi les patient·es de l’hôpital, qui continuait à fonctionner avec des capacités réduites.
Valérie était sur les lignes de piquetage, vêtue d’un chandail de hockey aux allures et aux couleurs des Kings de Los Angeles, où on pouvait lire : « Moi aussi je suis un Kings de ma profession ». Elle dénonçait ainsi la propension du gouvernement à sortir d’une main les fonds publics pour les compagnies privées étrangères, tandis qu’il sabre dans les services publics de l’autre.

« Il faut vraiment qu’il y ait un rattrapage. On gagne 23 % moins que la population générale dans des postes similaires aux nôtres, ça n’a aucun bon sang », dénonce la physiothérapeute.
Elle s’attriste particulièrement de voir de nombreux·ses collègues partir vers le privé pour obtenir à la fois une meilleure rémunération et de meilleures conditions de travail, même si elle ne les blâme pas.
« On a un gouvernement qui se fout de la majorité des gens qui travaillent dans le système de santé. Pour eux, il y a des infirmières, des médecins et peut-être des préposés aux bénéficiaires, mais les autres c’est comme si on n’existait pas. Mais cette fois, on est ensemble, ils sont obligés de tenir compte de nous », remarque-t-elle.
« Au final, c’est la qualité des soins au public qui est en jeu. Et on a besoin des gens de notre bord pour convaincre le gouvernement de nous donner ce qu’il nous faut pour continuer à les traiter comme du monde », souligne-t-elle.
Montréal
Des dizaines de lignes de piquetage avaient également été érigées devant les écoles et les centres de santé de la métropole.
« Je trouve ça frustrant de voir tout le travail que le milieu de la santé a été prêt à apporter dans les temps de COVID et j’avais espoir que ça amène des changements dans le milieu de la santé, mais ce n’est pas ce qu’on observe en ce moment », remarque Florence, une physiothérapeute rencontrée avec quelques dizaines de grévistes devant le cégep du Vieux Montréal. Travaillant dans un établissement voisin, elle est venue soutenir ses camarades.

Pour son collègue Yves, c’est plutôt la pression de l’inflation qui le motive à débrayer. « Au niveau du salaire, on est en retard depuis tellement d’années. Le coût de la vie monte et monte, et nos salaires ont de la difficulté à suivre le coût de la vie », s’inquiète l’agent administratif.
Devant le CHUM où s’étaient rassemblé·es plus d’une centaine de personnes, l’ambiance était à la fête, musique et percussions accompagnant les grévistes. Les syndiqué·es ont même temporairement pris la rue Saint-Denis sous le regard des policiers.
« On se sent opprimées parce que nos revendications ne sont pas acceptées. On sera tous les jours aux journées de grève qu’on nous demande de faire. On ne va pas lâcher, on va se battre jusqu’au bout », résume Hakima, une cytologiste rencontrée sur les lieux.

Saint-Jean-sur-Richelieu
L’ambiance était aussi festive devant l’hôpital de Saint-Jean-sur-Richelieu, où plusieurs centaines de grévistes étaient aussi posté·es. « On est toute une gang de l’APTS et de la CSN qui sont venus ce matin. Le moral est bon, on est heureux et prêt à continuer pendant longtemps », souligne Lyne, une préposée aux bénéficiaires qui a passé sa carrière dans le réseau de la santé.
« On se sent opprimées parce que nos revendications ne sont pas acceptées. On sera tous les jours aux journées de grève qu’on nous demande de faire. On ne va pas lâcher, on va se battre jusqu’au bout. »
Hakima, cytologiste au CHUM
« Il manque tellement de monde et on se retrouve dans des situations impossibles. On travaille avec des humains, ce n’est pas comme si on pouvait juste se dire “bon ben tant pis, ça ira à demain”. Mais on est essoufflé, la pression que ça met sur nous qu’il manque toujours des gens c’est énorme », confie-t-elle.
Elle se désole particulièrement de l’attitude du premier ministre François Legault, qui n’hésitait pas à en demander plus à elle et ses collègues durant la pandémie, mais qui est réticent à reconnaître monétairement leur apport depuis.
« Ils disent qu’ils n’ont plus de sous, mais on voit bien qu’ils en ont pour certains, mais pas pour d’autres. Nous, les préposées, mais aussi les cuisiniers, l’entretien ménager et tous ceux et celles qui sont dans les plus petites échelles, on arrive plus. On a vraiment besoin d’augmentations qui ont de l’allure, sinon on arrivera plus à cause de l’inflation », souligne-t-elle.
Avec des informations d’Oona Barrett