Une synagogue et une association juive ciblées par des cocktails Molotov, deux écoles juives visées par des tirs d’arme à feu : la montée de l’antisémitisme est bien réelle à Montréal depuis le début de la guerre. Alors que la peur règne dans la communauté juive, les amalgames entre antisémitisme et cause palestinienne par le gouvernement et les médias n’aident pas à apaiser les tensions.
Ces dernières semaines, les communautés juives de Montréal ont été particulièrement affectées par des actes haineux.
« Les enfants ne devraient pas avoir peur de venir à l’école et les gens ne devraient pas avoir peur de venir prier », exprime Kalman Emanuel, porte-parole du Conseil de la communauté juive de Montréal (CCJ).
Le 7 novembre dernier, des cocktails Molotov ont été lancés sur une synagogue et un centre communautaire juif à Dollard-des-Ormeaux.
Le 9 novembre, deux écoles juives ont été visées par des coups de feu, dont l’école Yeshiva Gedola, qui a été de nouveau la cible de tirs le 12 novembre.
« Juste devant la synagogue où je vais prier habituellement à Côte-des-Neiges, vous voyez maintenant des voitures de police la nuit, ou bien des policiers à cheval qui patrouillent devant. C’est une situation surréaliste », s’inquiète le rabbin Joshua Berkowicz, du centre communautaire juif de Rohr Chabad, situé à Côte-des-Neiges.
« Les enfants ne devraient pas avoir peur de venir à l’école et les gens ne devraient pas avoir peur de venir prier. »
Kalman Emanuel, CCJ
En un peu plus d’un mois, 104 incidents et crimes haineux contre les communautés juives et 30 contre les communautés arabo-musulmanes ont été recensés dans la métropole, selon les statistiques du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Il est important de noter que ces chiffres sont susceptibles de varier, selon les conclusions de certaines enquêtes, précise le SPVM.
D’où ça vient?
Comment expliquer ces gestes? Si certains les attribuent au mouvement pro-palestinien, des enquêtes sont encore en cours et il n’est pour l’instant pas possible de relier ces actes au mouvement.
« La plupart du temps, quand il y a des attaques contre des synagogues ou contre des écoles juives, ce ne sont pas des personnes en solidarité avec la Palestine qui font ça, ce sont des suprémacistes blancs », pense Niall Clapham Ricardo, membre de Voix juives indépendantes (VJI), une organisation solidaire à la cause palestinienne.
Il s’interroge sur l’identité de la ou des personnes derrière ces actes, se demandant « si les personnes antisémites en ce moment ne sont pas avant tout des antisémites qui se servent de la question palestinienne pour justifier leurs actes ».
« Nous ne savons pas si ces attaques [envers la synagogue et les écoles] sont liées au mouvement pro-palestinien, mais avec ce qui se passe entre Gaza et Israël, il y a beaucoup d’émotions venant des deux côtés, ce qui peut amener à de la violence », croit quant à lui Kalman Emanuel, du CCJ.
Certaines personnes du mouvement pro-palestinien tomberaient dans l’antisémitisme, va jusqu’à dire le rabbin Joshua Berkowicz. « Il est très facile pour les gens d’être [anti-Israël], parce que ces personnes se laissent aussi guider par le sentiment anti-juif qui existe au sein de la population », dit-il.
Accompagnateur du groupe d’étudiant·es Chabad à l’Université Concordia, il était présent le 8 novembre lors des altercations violentes entre étudiant·es pro-palestinien·es et pro-israélien·nes à Concordia, où une personne a été arrêtée et deux ont été blessées.
« Les étudiants n’étaient pas là uniquement en tant que pro-palestiniens, mais aussi en tant qu’anti-israéliens et, pour certains, anti-juifs. Il y avait beaucoup d’intimidation et de violence », affirme Joshua Berkowicz.
Deux clubs étudiants avaient organisé des activités simultanées. Solidarité pour les droits humains palestiniens (SPHR) avait organisé une vente de keffiehs afin de collecter des fonds pour l’aide humanitaire à Gaza, tandis que StartUp Nation avait un kiosque d’affiches montrant les otages pris·es par le Hamas le 7 octobre.
« Des frictions ont éclaté alors que des affiches étaient fixées au mur devant la table de collecte de fonds de la SPHR » et qu’elles étaient enlevées par des gens n’appartenant pas à SPHR, peut-on lire dans un article de The Link, le journal étudiant de Concordia.
Une personne a rapporté avoir été la cible d’une insulte antisémite, une accusation fermement niée par la personne accusée d’avoir tenu ces propos.
Lier solidarité envers le peuple palestinien et antisémitisme, « c’est totalement contraire à ce qu’on a vu dans les manifestations », insiste Niall Ricardo.
Il est vrai que jusqu’à présent les manifestations sont restées pacifistes et ont eu pour revendication principale un cessez-le-feu à Gaza.
Un incident particulier a toutefois fait beaucoup de bruit : la prise de parole de l’imam Adil Charkaoui, lors d’une manifestation le 28 octobre, qui a déclaré : « Ô Dieu, charge-toi des sionistes agresseurs. Charge-toi des ennemis de Gaza. Dénombre-les un par un et tue-les à long terme et n’exclue aucun d’eux. »
Ces paroles ont été qualifiées d’antisémites par le premier ministre Trudeau, et de « geste criminel » par le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet. Le député solidaire Haroun Bouazzi, qui soutient un cessez-le-feu à Gaza, a aussi fermement dénoncé les propos d’Adil Charkaoui, affirmant qu’il nuisait à la cause palestinienne. En réponse, l’imam a dit dans une vidéo ne pas avoir fait référence aux juifs dans son discours. La GRC a ouvert une enquête sur l’événement.
Amalgames
Pour Niall Ricardo, « l’idée que la cause palestinienne soit liée de près ou de loin à l’antisémitisme » est erronée et « dessert vraiment la cause ».
Malgré tout, dès le 13 octobre, lors des premières manifestations pro-palestiniennes à Montréal, le ministre de la Sécurité publique, François Bonnardel, et la ministre de l’Enseignement supérieur, Pascale Déry, avaient tou·tes deux insisté que la police ne tolérerait pas la promotion de la haine.
Quelques jours plus tôt, le premier ministre François Legault avait qualifié de « honteu[se] et inacceptable » une première manifestation, l’associant à un soutien au « terrorisme ». Le premier ministre Justin Trudeau a aussi dit des manifestations qu’elles représentaient une « glorification de la violence » et un soutien au Hamas.
Niall Ricardo déplore aussi que les médias aient fait un tel amalgame entre cause palestinienne et antisémitisme plusieurs fois depuis les récentes attaques à Montréal. « On peut voir dans le même article qu’on parle de Gaza d’un côté et de l’autre on parle des attaques envers des synagogues », dénonce Niall Ricardo.
Dans un article de La Presse détaillant l’histoire des deux écoles juives visées par des coups de feu, on parle aussi de personnes arrêtées par le SPVM lors d’un sit-in pro-palestinien, dans une section intitulée « Ils veulent nous faire peur ». De même, dans un article de Radio-Canada sur une manifestation pro-palestinienne, on mentionne les tirs sur les écoles juives et la hausse des gestes haineux.

Le membre de VJI critique aussi le rapprochement fait par le SPVM entre les affiches pro-palestiniennes récemment posées sur les stations de métro à Montréal et la haine contre la communauté juive. Les affiches déclaraient simplement « Génocide en Palestine, Canada complice », mais le SPVM a dit vouloir enquêter pour déterminer s’il s’agit d’un crime haineux.
Instrumentalisation
Niall Ricardo déplore de plus que le gouvernement et les politicien·nes instrumentalisent la montée de l’antisémitisme pour justifier leur appui à la riposte israélienne voire pour entretenir un sentiment islamophobe ambiant.
« Il faut se poser la question : est-ce que ces gens-là [les politicien·nes] sont là parce qu’ils veulent la sécurité de la communauté juive, ou est-ce qu’ils sont là parce que ce sont avant tout des islamophobes? »
Niall Clapham Ricardo, VJI
Il donne l’exemple du gouvernement québécois qui, lorsqu’il a adopté la Loi 21 sur la laïcité en 2019, n’aurait « pas du tout écouté la communauté juive, mais là, tout d’un coup, le gouvernement se dit du côté des juifs. »
« Il faut se poser la question : est-ce que ces gens-là [les politicien·nes] sont là parce qu’ils veulent la sécurité de la communauté juive, ou est-ce qu’ils sont là parce que ce sont avant tout des islamophobes? »
En France, dimanche dernier, plus de 100 000 personnes marchaient contre l’antisémitisme à Paris. Le Rassemblement national mené par Marine Le Pen était présent, ce qui a provoqué la polémique : le parti au passé antisémite a été accusé d’être présent à la marche afin d’instrumentaliser la lutte contre l’antisémitisme à des fins racistes et islamophobes.
« C’est un peu la même chose ici avec [Bernard] Drainville, qui tient [généralement] des discours xénophobes et racistes, comme si les juifs n’étaient pas aussi affectés par ces discours-là », mais qui s’est montré très indigné après les récentes attaques antisémites, affirme Niall Ricardo. Rappelons que le ministre Drainville pilotait le projet de Charte des valeurs québécoises du Parti québécois, une première tentative de loi sur la laïcité en 2013.
M. Drainville instrumentaliserait aujourd’hui les actes antisémites afin de pouvoir entretenir une attitude xénophobe et raciste, selon Niall Ricardo.
Une solution, la paix
Après les premiers tirs contre des écoles et les affrontements entre étudiant·es à Concordia, le premier ministre François Legault avait dit en conférence de presse ne pas écarter la possibilité d’interdire les manifestations en lien avec le conflit israélo-palestinien pour apaiser les tensions.
Des manifestations en solidarité avec le peuple palestinien ont mobilisé des dizaines de milliers de personnes ces dernières semaines, revendiquant principalement un cessez-le-feu immédiat à Gaza. C’est un message de paix, insiste Niall Ricardo, mais il risque d’être noyé par les amalgames et l’instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme par le gouvernement, craint-il.
Tant qu’il y aura de la violence à Gaza, la violence continuera ici, selon le membre de VJI. La réelle solution contre la montée de l’antisémitisme et des tensions entre les communautés ici, selon lui, ce n’est pas la présence accrue de voitures de police devant les synagogues ou les écoles juives, mais bien l’arrêt de la discrimination et de la violence en Palestine et en Israël.
« Ce qui est important, c’est la vie humaine, la paix et la justice. C’est de protéger les humains, qu’ils soient Israéliens ou Palestiniens. Ça passe notamment par la fin de l’apartheid, la fin de la colonisation et un cessez-le-feu immédiat », conclut-il.