Réflexions sur les viols de guerre

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
Partager

Réflexions sur les viols de guerre

Alors que les atrocités du conflit israélo-palestinien nous parviennent, je redoute de voir surgir une arme patriarcale séculaire : les viols de guerre.

La guerre qui se déroule en Israël depuis près de deux semaines illustre une fois de plus les pires horreurs que l’être humain puisse commettre.

Et puisque ce type de tactique est très fréquemment déployé – des témoignages d’Ukraine en faisaient récemment état, par exemple – je redoute la mise en place d’une arme tristement millénaire et combien évocatrice : les viols de guerre.

Corps-butin

Comprenez-moi bien, je suis bouleversée par tous les types de violence qui se déroulent en temps de guerre. Mais je suis particulièrement choquée par la portée non seulement matérielle, mais aussi symbolique du viol des femmes des camps ennemis.

Si l’un des outils d’annihilation de la résistance de son opposant est de s’approprier le corps des femmes, c’est donc dire que le féminin redevient exclusivement objet en situation armée. Les femmes ne font pas partie intégrante du camp adverse, elles en deviennent une possession à ravir. Cet acte réduit les femmes à des fruits que l’on se donne le droit de récolter à même la terre convoitée. Et ça me rend malade de toujours voir nos corps redevenir butin.

Cette abjecte instrumentalisation déclenche en moi une répulsion sans nom.

Le corps masculin se transfigure alors lui-même en symbole de domination patriarcale, puisque son sexe est ainsi érigé au rang d’outil d’oppression.

C’est là la plus horrible incarnation de l’adage qui dit que « le privé est politique ».

Parce qu’en plus, il est cheap, le patriarcat

Bien simplement, d’un côté « pratique » dégoûtant, les viols sont les seules armes de guerre qui ne nécessitent aucun budget, comme le soulignait une psychothérapeute dirigeant un refuge pour femmes victimes de violences sexuelles, dans un article de La Tribune.

Prenons un instant pour absorber ces paroles. Au-delà des bombes, des mitraillettes, des baïonnettes, nos corps disponibles – gratuits – sont une manière d’économiser. Du patriarcat à rabais.

Cette abjecte instrumentalisation déclenche en moi une répulsion sans nom.

Culture du viol

Nous sommes à mille lieues de vivre les drames qui se déroulent en terres occupées. Mais il nous faut prendre conscience que la culture du viol et la dévalorisation du corps féminin s’enracinent dans notre quotidien à différentes échelles, puisque cet imaginaire de la conquête coule et s’étend à même les dynamiques hétérosexuelles.

Il y a à peine quelques jours, on apprenait qu’un militaire québécois a reçu l’absolution conditionnelle pour la tentative de meurtre de son ex-conjointe afin, rapporte-t-on, de ne pas perdre son emploi dans les Forces armées canadiennes. Pour le juge, il s’agirait d’un « incident isolé, d’un geste irréfléchi et ponctuel et de courte durée ».

Tuer une femme qui nous quitte, c’est l’ultime acte de conquête. Dans ce cas précis, le jugement rendu correspond aussi à accorder plus de valeur à la carrière militaire de l’homme qu’à la vie qu’il a tenté de voler

Les femmes deviennent une possession à ravir.

Et voilà qu’on décrit la tentative de meurtre de cette femme (dont le nom est protégé par un interdit de publication) comme on raconte un bête oubli, une bagatelle. Le geste est peut-être « irréfléchi », mais il n’est certes pas insignifiant.

L’histoire d’Aurora

Si la question des répercussions sur les femmes en temps de guerre et la résilience nécessaire aux survivant·es de nations envahies vous touchent, il faut à tout prix visionner le touchant film d’animation documentaire Aurora, l’étoile arménienne (2022). Le long-métrage, brillamment réalisé par Inna Sahakyan, entremêle les segments d’animation et les extraits d’archives et d’entrevue afin de rapporter avec sensibilité et virulence le récit de vie d’Aurora Mardiganian, survivante du génocide arménien.

Le témoignage de ces événements, qui se sont déroulés au début du 20e siècle, demeure on ne peut plus pertinent dans notre lecture des conflits armés contemporains, preuve malheureuse de la persistance temporelle des armes de guerre sexuelles.

Surtout, le film rappelle à quel point faire subir des violences sexuelles, c’est aussi s’ingérer dans le futur en inscrivant la guerre au stylo indélébile dans la mémoire et dans le corps des survivantes, bien au-delà du temps du conflit.

Mais en se racontant, en s’indignant avec les survivantes, en refusant sans relâche de se taire, nous retournons contre l’oppresseur ses propres armes.

Correction : Une version antérieure de cette chronique parlait du « meurtre » de sa conjointe par un ex-militaire. Il s’agit plutôt d’une tentative de meurtre. (23-10-2023)