Caracas, 23 janvier 2023.
Lors d’une conférence internationale contre l’impérialisme occidental, j’ai croisé les membres de la délégation du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). J’ai pu échanger avec eux de ce qui se passe en Palestine occupée, mais aussi du très lourd ascendant que fait peser Israël sur les politiques étrangères des pays occidentaux. De leur point de vue, au Canada, le soutien à la Palestine est au mieux anecdotique et il est le fait de groupuscule citoyens, l’État canadien accordant sans nuance tout son soutien à l’apartheid.
L’organisation nationaliste palestinienne, plutôt inactive depuis quelques années, s’est réactivée dans les deux dernières semaines, son aile paramilitaire ayant attaqué des postes d’observation israéliens.
Des cibles militaires, donc.
Ça n’a pas empêché le gouvernement français, déjà pris dans un délire sécuritaire depuis au moins dix ans, d’assigner à résidence Mariam Abou Daqqa, une conférencière palestinienne en tournée en France pour parler des droits des femmes et des Palestinien·nes.
La raison? Elle est membre du bureau politique du FPLP.
Le ministère de l’Intérieur a ordonné cette résidence surveillée en vue d’expulser Mme Daqqa de manière préventive, selon ce qu’on comprend de leurs justifications.
Un jour, quelqu’un devra rédiger une mémoire ou un essai politique exclusivement consacré au ministère français de l’Intérieur, où tous les ministres semblent se changer en véritables molosses dès qu’ils touchent au portefeuille, de Charles Pasqua sous le gouvernement Mitterand jusqu’à l’actuel Gérald Darmanin, en passant, bien sûr, par l’ineffable Nicolas Sarkozy ainsi que par Manuel Valls.
On le voit ces jours-ci, la sympathie des représentant·es des gouvernements va en sens unique : à l’État voyou israélien, qui n’a jamais même possédé un iota de supériorité morale sur n’importe quel groupe armé palestinien, quoi que vous en disent les messages de propagande et les commentaires des « analystes » qui défilent comme dans une machine à saucisses sur les plateaux des chaînes d’information.
D’un côté, on appelle à « en finir » avec les Palestinien·nes. De l’autre, chez les résistant·es de Gaza et leurs allié·es, on appelle à continuer la lutte jusqu’à la libération. Pas vraiment d’équivalence possible ici.
Pourquoi je ne romantise pas la guerre?
Ces jours-ci paraît aux éditions Somme toute un essai intitulé Le FLQ dans la cinématographie québécoise, signé par le critique et enseignant en cinéma Sylvain Garel.
La nouvelle de cette parution m’a rappelé le passage de Pierre Falardeau à l’émission Tout le monde en parle en 2005, durant lequel il évoquait ce que les membres de la cellule Chénier lui avaient dit à propos de Pierre Laporte. Dans son film Octobre, le cinéaste présentait le politicien enlevé par le FLQ comme un être humain à part entière, et non comme un ennemi sans visage ni âme : les ravisseurs s’en occupaient de manière décente, lui donnant à manger et à boire en plus de faire la conversation avec lui.
Ce fut d’ailleurs un choix controversé à l’époque, Falardeau ayant essuyé nombre d’accusations, dont celle de faire l’apologie des « terroristes » du FLQ. C’était selon moi un des points forts du film.
Le fils de Paul Rose, Félix, a dû répondre à des accusations similaires lors de la sortie de son documentaire Les Rose.
Les felquistes étaient pourtant, eux aussi, des êtres humains. Mais la déshumanisation de l’Autre est une tactique de propagande toujours efficace.
Et de la même manière, ceux et celles qui cherchent à mettre un visage humain sur les militants du Hamas se font accuser de faire l’apologie des terroristes.
Je vois et j’entends tout de même beaucoup de camarades ou encore d’adversaires parler de guerres et de conflits comme si c’était une espèce de jeu, ou du moins une entreprise comme les autres, sans peut-être en mesurer les tenants et, surtout, les aboutissants sanglants et meurtriers.
J’ai vu suffisamment d’horreurs pour savoir où ça mène.
Je reste toujours stupéfait de voir tant de désensibilisation à la misère humaine, que ça vienne de politologues qui décrivent les guerres à la manière d’un René Lecavalier commentant un match du Canadien, d’appendices du pouvoir encourageant l’oppresseur « à en finir », ou encore de jeunes militant·es qui n’ont qu’une perspective théorique des révolutions.
Je ne suis certainement pas dupe – la prise d’armes est parfois l’ultime recours dans une lutte contre un oppresseur. Mais vous ne me convaincrez plus jamais de romantiser la guerre ou encore la passion mortifère de la violence révolutionnaire.
Pourquoi?
Parce que j’ai été témoin « privilégié » de nombre de conflits, dans toutes leurs phases.
En Bosnie, j’ai vu les conséquences d’une guerre fratricide, des villages complètement détruits, au milieu desquels la nature reprenait ses droits, entourés de champs de mines semés une décennie auparavant. Ou encore ce trou démographique qui faisait qu’on croisait femmes, enfants et vieillards, mais beaucoup moins d’hommes de 18 à 45 ans.
En Afghanistan, j’étais non seulement témoin, mais aussi partie prenante, encore une fois comme soldat, mais cette fois comme partie belligérante. Encore une fois, au-delà des combats, on pouvait voir l’empreinte de misère et de destruction, cette fois en temps réel.
Au Mali, cette fois-là comme journaliste, j’ai côtoyé les personnes déplacées, les familles endeuillées et jetées à la rue par les bombardements, les soldats français qui comme nous en Afghanistan se voyaient fallacieusement comme des libérateurs, les officiels maliens qui refusaient de confirmer que des massacres déguisés en règlements de compte faisaient rage, bien que j’aie pu voir et sentir ces corps putréfiés au fond des puits à Konna.
La lutte, si, mais non à la violence comme passion mortifère.
D’un autre côté, je ne reproche pas nécessairement aux jeunes militant·es de voir la lutte palestinienne à travers la lorgnette romantique de la révolution armée.
Mais j’ai vu suffisamment d’horreurs pour savoir où ça mène.
Suis-je pacifiste pour autant? Non, même que je suis assez lucide pour comprendre qu’on ne sait jamais quand ce sera à notre tour de devoir prendre les armes pour se libérer d’une oppression ou d’une occupation.
La lutte, si, mais non à la violence comme passion mortifère.
Et je persiste et signe : la guerre que mènent les groupes armés palestiniens en demeure une de résistance, nonobstant les tactiques choisies, et le gouvernement d’apartheid d’Israël, en plus de porter tout l’odieux de la situation, ne possède aucune supériorité morale!