Alors que la crise humanitaire s’intensifie à Gaza, des milliers de personnes ont manifesté leur soutien au peuple palestinien vendredi soir à Montréal. Pivot s’est entretenu avec de jeunes manifestantes afin de faire le point sur la crise humanitaire à Gaza et l’occupation israélienne de la Palestine.
Environ 10 000 personnes ont manifesté leur soutien au peuple palestinien vendredi soir au centre-ville de Montréal. Le cortège s’est dirigé vers le consulat général d’Israël, où les manifestant·es ont réclamé l’arrêt des bombardements dans la bande de Gaza.
Ceux et celles qui ont pris part au rassemblement l’ont fait malgré la condamnation des manifestations pro-palestiniennes par les gouvernements provincial et fédéral.
En conférence de presse, le premier ministre Justin Trudeau avait dit de ces manifestations qu’elles représentaient une « glorification de la violence » et un soutien au Hamas, l’organisation islamiste responsable des attaques du 7 octobre dernier.
« C’est opprimant », pense Nadia, une jeune manifestante qui a préféré emprunter un pseudonyme par peur de représailles. « On est censés avoir droit à une certaine liberté d’expression, mais la liberté d’expression est seulement respectée quand on va dans le sens des médias. »
Elle s’inquiète de voir l’association hâtive faite entre les combattants du Hamas (une organisation qui a d’ailleurs reçu le soutien d’Israël pendant plusieurs années) et les civil·es palestinien·nes.
« On a placé l’Israël comme étant les victimes du Hamas, et c’est assez choquant de voir que les Palestiniens sont présentés comme ceux qui attaquent dans l’histoire, alors que cette population vit un génocide. »
« Il y a une campagne diffamatoire ici qui vise à dénigrer tous les partisans de la Palestine [à les qualifier de] partisans du terrorisme, même s’ils ne font que défendre des civils », affirme aussi Sarah, une jeune membre du Mouvement de la jeunesse palestinienne (PYM), l’une des organisations derrière la manifestation. « Je pense que ça crée une culture de peur et de répression, qui réduit au silence ceux qui soutiennent la Palestine. »
« Ça montre le biais qui existe au Canada », avance la jeune femme.
Elle s’inquiète aussi que la prise de position unilatérale des leaders politiques en faveur d’Israël et contre toute forme de solidarité avec la Palestine n’encourage d’autres crimes haineux. Une agression commise par une Montréalaise pro-israélienne contre une femme musulmane a circulé abondamment sur les réseaux sociaux la semaine dernière.
Siège de Gaza
Depuis l’incursion inédite du Hamas en Israël et le début de la riposte israélienne, le bilan des mort·es ne cesse de s’alourdir.
Du côté israélien, le groupe islamique a tué plus de 1400 personnes et fait 199 otages, principalement des civils. Plus de 4100 Israélien·nes ont été blessé·es.
À Gaza, où sont confiné·es depuis 15 ans plus de deux millions de Palestinien·nes, dont la moitié sont des mineur·es, 2800 personnes ont été tuées, parmi lesquelles figureraient 1000 enfants. On dénombre aussi plus de 10 000 blessé·es.
Vendredi, au moment où les manifestant·es marchaient au centre-ville, l’armée israélienne avait déjà largué plus de 6000 bombes sur un territoire plus petit que l’île de Montréal.

Depuis une semaine, la bande de Gaza s’est vu imposer un siège complet par l’armée israélienne, privant ses habitant·es d’électricité, de carburant et d’eau potable. Alors qu’elle prépare une invasion terrestre, Israël a également coupé l’accès à Internet.
Mardi dernier, le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Volker Türk, a rappelé qu’assiéger ainsi une population civile est proscrit par le droit international humanitaire.
L’organisme Human Rights Watch a rapporté vendredi l’utilisation de phosphore blanc par l’armée israélienne à Gaza et au Liban. Ce composé chimique est utilisé pour brûler et a des impacts sur la santé des survivant·es tout au long de la vie. Son utilisation en milieu urbain est proscrite par le droit international.
En conférence de presse dimanche, le gouvernement canadien a réitéré son soutien aux opérations militaires israéliennes « dans le respect du droit international humanitaire » et a indiqué qu’il ne ferait pas d’appel au cessez-le-feu.
« Le Canada est complice dans toute cette situation », souligne Sarah. « Chaque année, nous envoyons des millions de dollars d’aide militaire à Israël, et cela finance leurs armes et leurs bombes qui tombent actuellement sur la population de Gaza, sans distinguer [les civil·es et les combattant·es]. »
Vendredi dernier, plus d’un million de personnes ont tenté de fuir le nord de Gaza à la demande de l’armée israélienne, qui avait octroyé un délai de 24 heures aux Palestinien·nes pour se « relocaliser » dans le sud, en vue d’une offensive terreste. Celle-ci n’avait pas encore eu lieu lundi après-midi, mais était toujours annoncée.
Dans un communiqué, Amnistie internationale a condamné cette « demande impossible », soutenant qu’un tel déplacement forcé de la population civile constituait une violation du droit humanitaire international.
Médecin sans frontière souligne que ce déplacement aggrave la situation humanitaire et a déclaré que son personnel demeurerait dans les hôpitaux du nord de Gaza afin de soigner ceux et celles qui ne pourront pas fuir.
Des sources sur le terrain ont également rapporté que des convois de déplacé·es, incluant des ambulances et du personnel médical, auraient été pris pour cible par les bombardements de l’armée israélienne.
Le passage de Rafah, qui constituait l’ultime voie de transit vers Gaza pour l’aide humanitaire en provenance de l’Égypte, a été bombardé mercredi dernier. En date de lundi, le passage semble toujours fermé et des officiels canadiens ont confirmé que personne n’a pu y être évacué.

Lundi, alors que les réserves de carburant dont dépendent la filtration d’eau potable et les génératrices des hôpitaux s’amenuisaient dangereusement, des officiels israéliens ont déclaré qu’aucune trêve n’était prévue afin de laisser passer l’aide humanitaire.
Lundi après-midi, le premier ministre Justin Trudeau a exhorté Israël à alléger le siège afin de permettre le déploiement d’un corridor humanitaire.
Le Canada a annoncé une enveloppe de 10 millions de $ en aide humanitaire vers Israël et Gaza, mais n’a pas précisé comment cette aide rejoindrait les Gazaouis dans le contexte actuel.
75 années d’occupation
« Ce qui risque de se passer à Gaza ne peut être comparé qu’au nettoyage ethnique de la Palestine en 1948, la Nakba », a également déclaré dans un communiqué le regroupement des Voix juives indépendantes de Montréal. L’organisme soutient le droit des Palestinien·ne. s à vivre sur leur territoire en sécurité.
Du côté palestinien, la Nakba (« la catastrophe » en arabe) désigne la période qui suit la déclaration d’indépendance d’Israël. Elle représente l’expulsion d’au moins 750 000 Palestinien·nes, soit à peu près 75 % de la population totale, par des milices sionistes. Plus de 15 000 Palestinien·nes ont été ué·es dans le processus et la majeure partie des survivant·es ont été contraint·es à l’exil.
Selon Sarah, pour bien comprendre ce qu’il se passe à l’heure actuelle, il importe de comprendre le nettoyage ethnique perpétré contre les Palestinien·nes par l’État d’Israël, avec l’aval des Nations Unies et du Royaume-Uni, qui avait jusque là un mandat sur le territoire.
« Les médias voudraient nous faire croire que cette guerre a commencé il n’y a que quelques jours », dénonce Sarah. « Ça fait 75 ans que ça dure. Pendant 75 ans, il y a eu du nettoyage ethnique, des déplacements forcés, plus de 500 villages ont été anéantis », raconte-t-elle.

« Je pense qu’on a vite oublié que c’est une forme de colonisation », souligne aussi Nadia. « On oublie vite qu’Israël a découpé le territoire et, au fil du temps, a rétréci les frontières [de la Palestine]. »
« Je cherche encore quel terme serait le plus adapté dans la situation », admet-elle. « J’ai l’impression que le terme “conflit”, dans la tête de certaines personnes, ça donne l’impression qu’il y a une égalité entre les deux parties, alors que ce n’est pas le cas. »