Entraînant la mort du président socialiste Salvador Allende et de plusieurs de ses soutiens, faisant plonger le Chili dans une dictature qui durera 17 ans, ce coup d’État militaire soutenu par la CIA aura mis fin à trois années de mobilisation populaire au Chili, mais n’aura pas su éteindre le rêve d’une société plus juste et égalitaire.
Présentée à l’Écomusée du fier monde jusqu’au 22 octobre, l’exposition Créer le pouvoir populaire retrace l’histoire des 50 ans du coup d’État survenu au Chili le 11 septembre 1973, mettant fin au gouvernement de l’Unité populaire du président socialiste démocratiquement élu Salvador Allende qui, de 1970 à 1973, a œuvré pour faire du Chili une société libre, solidaire et inclusive.
Le Chili d’Allende, plaçant la liberté et la parole du peuple au centre de ses priorités, avait su insuffler au monde entier un vent d’espoir. Son pari institutionnel et ses nombreuses réformes sociales visant à mieux distribuer les richesses, comme la nationalisation du cuivre, ont incarné un modèle à suivre pour plusieurs pays d’Amérique et d’Europe.
C’est de cet héritage et de ses potentialités que nous parle cette exposition qui, mêlant art et histoire, porte un regard positif et plein d’espoir vers l’avenir.
« L’idée, c’était vraiment d’aller vers le futur. Notre mandat, c’était de se demander comment on peut envoyer les idées d’Allende aux générations futures », remarque Carolina Echeverria, artiste visuelle, activiste sociale et directrice artistique de l’exposition.
Une expérience de pouvoir populaire
L’exposition est composée de huit espaces, nommés « niches », qui retracent les trois ans d’Allende au pouvoir, le coup d’État militaire dirigé par le général Augusto Pinochet, les années de dictature, les réactions internationales, les influences de la diaspora chilienne au Québec et l’héritage d’Allende jusqu’à aujourd’hui.
Certaines des œuvres sont de véritables expériences collectives. Comme c’est le cas de Colectiva CPP, une tapisserie traditionnelle chilienne [arpillera] qui honore la mémoire des milliers de victimes du coup d’État et qui a bénéficié de la collaboration de plusieurs groupes au Canada et au Chili pour sa réalisation.

Pour Colectiva CPP, « on a créé un collectif [colectiva], on a mobilisé les gens du Chili jusqu’ici à Montréal, ça a pris un pouvoir populaire incroyable », raconte Carolina Echeverria.
Ainsi, l’exposition, dans son organisation et dans son mode de fonctionnement, incarne son sujet : « pour créer le pouvoir populaire, on a dû faire le pouvoir populaire », souligne Carolina Echeverria, qui a mis un point d’honneur à laisser le plus de liberté possible aux artistes et à encourager la collaboration.

« Je commence à prendre conscience de l’ampleur de comment ça a affecté les gens, de participer à cette activité. On a trouvé beaucoup de façons de participer, par rapport au temps [disponible], par rapport au budget, pour faire des choses incroyables avec très peu », ajoute Carolina Echeverria.
Une exposition qui fait collaborer l’art et l’histoire
Carolina Echeverria et la professeure d’histoire à l’UQAM Geneviève Dorais, qui ne se connaissaient pas auparavant, ont commencé à collaborer pour la mise en place de l’exposition en septembre 2022, mêlant recherches historiques et pratique artistique.
« Juste raconter l’histoire comme dans les livres, ce n’est pas assez. Il faut faire une exposition historique et artistique pour qu’il y ait des émotions qui soient portées à travers ce récit historique », raconte Geneviève Dorais. « Je n’étais pas habituée à réfléchir à l’histoire de cette façon-là. Les gens la reçoivent à travers leur ressenti, ça peut éveiller leur curiosité pour lire davantage ou faire que la mémoire leur reste plus longtemps. »

« Il y a un grand pouvoir en jumelant des artistes avec des historiens. Je trouve que le discours trop intellectuel s’est éloigné des sentiments du peuple. Il y a une plus grande communication quand ça rentre par le cœur et par la tête », ajoute Carolina Echeverria.
Un souffle d’espoir pour l’avenir
Si cette exposition se veut un rappel historique, une commémoration du Chili d’Allende et de son rêve démocratique, elle nous invite également à porter un regard sur le présent et vers l’avenir, en soulignant notamment la contribution de la diaspora chilienne au Québec, maintenant vivant l’héritage d’Allende.
« Malgré l’exil, ils ne changeraient rien aux mille jours qu’ils ont vécus »
Carolina Echeverria
« Nous avons un mandat d’éducation politique pour les générations les plus jeunes au Québec, des jeunes qui ne connaissent pas Allende, qui ne connaissent pas cette expérience de socialisme démocratique », remarque Geneviève Dorais.
« Notre mandat était d’amener Allende vers le futur, d’inspirer les gens par les idées progressistes qu’il avait il y a maintenant 50 ans et aussi de rappeler le passé en commun entre le Chili et le Québec », ajoute Carolina Echeverria. « Il y a beaucoup de collaboration politique et culturelle entre le Chili et le Québec. »
« Au début des années 1970, le peuple au Québec était lui-même en train de comprendre comment assurer sa souveraineté », remarque Geneviève Dorais. « Il y avait certains parallèles entre les évolutions socio-économiques du Québec et celle du Chili, qui faisaient en sorte que plusieurs penseurs québécois se sont reconnus dans le projet de Salvador Allende. »
« Après la dictature, ces relations-là ont continué et ne se sont jamais arrêtées, jusqu’à nos jours ». Néanmoins, Geneviève Dorais souligne qu’« il y a plus de recherches qui doivent être menées pour essayer de saisir l’ampleur de cet héritage-là ».

Certaines visiteuses et visiteurs de l’exposition, des Chiliennes et Chiliens ayant vécu le coup d’État, ont mentionné que « malgré l’exil, ils ne changeraient rien aux mille jours qu’ils ont vécus », remarque Carolina Echeverria.
« Nous leur devons, à cette génération-là, de maintenir cette mémoire vivante. C’est une mémoire de justice sociale et de démocratie pour laquelle des gens se sont fait tuer et torturer », souligne Geneviève Dorais.