D’abord, l’éléphant dans la pièce : le ciblage de civil·es, sans discrimination, constitue un crime de guerre dont le Hamas s’est rendu coupable le 9 octobre dernier.
Que je sois clair : l’offensive du Hamas pour souligner le 50e de la guerre du Kippour ne répond à aucun impératif stratégique ou politique – c’est, stratégiquement, d’une stupidité sans nom, et provoquera Israël à commettre des atrocités bien pires que ne peut le faire n’importe quel groupe armé palestinien.
Voilà, c’est dit.
Déjà, au moment d’écrire ces lignes, une semaine après l’attaque, le bilan des civil·es palestinien·nes tué·es ou blessé·es en représailles par l’État d’Israël et son bras armé dépasse le nombre de citoyen·nes israélien·nes tombé·es sous les balles du Hamas.
D’ailleurs, depuis 2008, avant les violences de cette semaine, on dénombrait 6615 Israélien·nes mort·es ou blessé·es dans ce conflit que rien ni personne ne semble vouloir régler. Le nombre de Palestinien·nes qui ont subi le même sort?
158 967.
Sans qu’on voie le moindre petit drapeau palestinien affiché sous les photos de profil Facebook de nos penseurs officiels et des membres du Grand Commentariat.
La lutte palestinienne en demeure une de résistance.
Maintenant que je me suis prêté à mon âme défendante à ce morbide jeu de chiffres, si prisé par les politologues qui viennent parader sur les plateaux de télé, parlons des vraies affaires.
Et qui de mieux que le grand journaliste israélien Gideon Levy et son journal, Haaretz, pour mettre la table. L’éditorial du 8 octobre est sans équivoque : Bibi Netanyahou, à la tête de son gouvernement d’extrême droite, est le seul responsable de cette nouvelle effusion de sang. Et comme le rappelle Levy dans sa chronique du lendemain, on ne met pas deux millions de personnes en cage – à Gaza – sans en payer un cher prix.
Et ce prix fut la plus récente attaque du Hamas contre des civil·es israélien·nes.
La guerre engendre la guerre
La haine, elle s’alimente de deux côtés. La guerre crée des monstres déshumanisés capables du pire – et encore plus.
Je l’ai vu, dans ces ruines de villages bosniaques, où les murs sont munis de nos cinq sens et racontent, probablement encore à ce jour, la terrible histoire d’une vaste entreprise de nettoyage ethnique.
Je l’ai vu à Kandahar, ville millénaire, où près d’un demi-siècle de guerre et d’ingérences étrangères ininterrompues a transformé des hommes en véritables monstres, au point où la guerre est devenue fratricide.
Ce sont là, comme au Moyen-Orient, des entreprises de déshumanisation qui rendent l’atroce et l’impensable commodes à accomplir.
Une indignation sélective et fabriquée
Quand Israël envoie ses bulldozers protégés par les chars de combat de Tsahal (l’armée israélienne) en Cisjordanie pour démolir des maisons de civil·es palestinien·nes afin de faire place à des colonies illégales, les mêmes qui dénoncent ces jours-ci le terrorisme « palestinien » ne disent mot.
Or, on voit actuellement tout un raz-de-marée de désinformation pour fabriquer notre consentement et notre soutien à l’État israélien. À ce titre, l’information plus que douteuse selon laquelle on aurait trouvé 40 bébés morts dans un kibboutz devrait vous dire tout ce que vous avez à savoir sur l’information en temps de guerre. Ça n’a pas empêché nombre de grandes gueules au service du pouvoir de fonder leur indignation là-dessus.
Le doute raisonnable s’impose de lui-même.
Les gouvernements et leurs agences mentent ou agissent selon leurs intérêts, souvent contraires à ceux de leurs peuples.
Les forces armées agissent selon leurs objectifs.
Nous, journalistes, sommes vulnérables à l’instrumentalisation. La promesse d’un scoop, c’est une grosse carotte, dans un milieu qui l’a érigée en valeur suprême.
Le doute raisonnable s’impose de lui-même comme posture initiale, avec une pensée pour les seules victimes des guerres : les populations civiles.
On ne le répétera jamais assez, la guerre est une affaire d’élites, pour les élites, mais exécutée par les peuples trompés par leurs élites.
Les clés de la paix sont entre les mains d’Israël
Ma recherche de sens sur ce qui s’est passé dans la dernière semaine m’a immanquablement ramené vers ce bon vieux Edward Saïd, ce penseur palestino-américain qui, même vingt ans après sa mort, demeure un des meilleurs antidotes à la cacophonie médiatique qui pollue les cycles de nouvelles.
Dans un court essai paru notamment dans le Monde diplomatique en novembre 1993, il annonçait déjà l’échec des Accords de paix d’Oslo, dont l’encre n’avait pas encore eu le temps de sécher. Il décrivait cette grande mascarade comme « l’abandon des droits [du peuple palestinien] » par leur leader d’alors Yasser Arafat, obligé de parader durant une cérémonie qui soulignait un accord à sens unique et était présidée par « un empereur romain des temps modernes [Bill Clinton] réunissant deux rois vassaux dans un processus d’humiliation et de réconciliation ».
Un « traité de Versailles palestinien », concluait Saïd, avec raison.
Et aujourd’hui, dans un geste d’une semblable hypocrisie, Joe Biden, plutôt que d’utiliser toute la puissance et la latitude que lui confèrent son ascendance sur la politique israélienne, a rejeté tout appel à la paix, en exhortant plutôt Netanyahou à simplement « respecter le droit de la guerre ».
Mais pour un réel espoir de paix, la balle est dans le camp de l’agresseur perpétuel.
Et ce n’est pas le Hamas.
C’est Israël qui possède la clé d’une Palestine libre en cessant ses crimes contre Gaza et la Cisjordanie occupées.
Et la lutte palestinienne, n’en déplaise aux thuriféraires pro-Israël et malgré les tactiques terroristes du Hamas, en demeure une de résistance.