Taylor Swift, son chum et nos biais sexistes

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Taylor Swift, son chum et nos biais sexistes

Il y a de quoi rouler des yeux.

L’« affaire » Taylor Swift et Travis Kelce, respectivement autrice-compositrice-interprète et joueur de football avec les Chiefs de Kansas City, s’empare de l’univers médiatique avec une tangente sexiste qui me fait grincer des dents.

Au départ, quand j’ai vu paraître les premiers articles sur sa possible idylle entre l’artiste et le footballeur, je jubilais. Pas tellement parce que Taylor aurait retrouvé l’amour, mais plus parce que, pour une rare fois, on parlait d’un sportif comme étant le « chum de ».

La surmédiatisation du sport professionnel

Dans une société telle que la nôtre, façonnée sur un système de domination patriarcal, le masculin est associé à l’universel. Pensez seulement à la dégoûtantissime règle d’accord « le masculin l’emporte toujours sur le féminin », ou au fait que les cours d’éducation physique incluent au programme le basketball et le soccer, mais presque jamais la danse ou la gymnastique.

Tout ce qui est associé aux garçons et aux hommes est ainsi considéré comme « cool » (la couleur bleue, les voitures, la musique rock, les bières de microbrasserie), et les goûts reliés au féminin sont souvent ridiculisés ou minimisés (le rose, les comédies romantiques, les pumpkin spice latte… et la musique de Taylor Swift).

C’est ce qui fait, selon moi, que la portée sociale accordée au sport professionnel masculin est totalement démesurée.

Les séries éliminatoires, les victoires ou les défaites d’équipes sportives, les commentaires des entraîneurs ont valeur de nouvelles nationales de la plus haute importance. Les médias traditionnels réservent des plages horaires et engagent des journalistes pour aborder spécifiquement les actualités sportives, mais sont loin d’accorder la même importance aux enjeux touchant les personnes s’identifiant au féminin (qui représentent pourtant une part importante de la population…).

Tout ce qui est associé aux garçons et aux hommes est ainsi considéré comme cool, et les goûts reliés au féminin sont souvent ridiculisés ou minimisés.

Alors, de voir sur les réseaux sociaux plein de jeunes swifties affirmer qu’elles ignoraient qui était la nouvelle flamme de Taylor parce qu’elles ne suivent pas le sport masculin, et lire que les ventes des billets des Chiefs ont monté tellement la pop star est adulée, tout ça m’a au départ paru comme un intéressant renversement des choses.

Les goûts associés au féminin dépassaient pour une fois, de loin, la popularité du monde du sport.

La couverture médiatique de l’affaire

Mais là, depuis quelques jours, à voir l’émoi de plusieurs journalistes sportifs qui s’inquiètent des performances de Kelce, le traitement médiatique de Taylor Swift commence à me faire penser à la diabolisation de Yoko Ono, accusée d’avoir causé la fin des Beatles à force de « déconcentrer » John Lennon.

Dans La Presse, on pose carrément la question : « si vous avez Travis Kelce dans votre pool de football [et qu’il] tombe amoureux fou de Taylor Swift, votre équipe en souffrira-t-elle? » Soupirs et roulements d’yeux.

Se questionne-t-on, à l’inverse, sur les possibles retombées de cette histoire sur la carrière de la musicienne?

Chose certaine, je trouve que le footballeur commence à avoir l’air pas mal plus stressé par le fait de ne plus pouvoir aller manger son spag tranquille au resto sans déclencher un tollé que par sa relation avec sa bien-aimée.

Il est rassurant pour le statu quo de ramener cette femme puissante vers un cadre plus stéréotypé.

D’un autre côté, on se réjouit de l’engouement pour la NFL que suscite cette histoire – en nommant le phénomène, tenez-vous bien, « l’hystérie Taylor Swift ». Là, je m’excuse, mais je manque de force oculaire pour lever les yeux suffisamment haut vers le ciel.

Déjà, notons combien il paraît condescendant d’avoir évacué le sportif de cette dénomination à connotation négative, comme si seules les fans de la chanteuse nourrissaient le phénomène, alors que les amateurs de sports semblent très affolés par cette histoire.

Surtout, le terme « hystérie », dont la racine étymologique réfère à l’utérus, peint les swifties comme des écervelées incontrôlables. On vient ici inscrire l’intérêt public pour les amours de Swift et Kelce dans une longue histoire de décrédibilisation du ressenti et des émotions des femmes.

La réussite et le pouvoir au féminin

D’un point de vue de culture pop, rappelons que Taylor a indéniablement dominé l’été. Sa tournée Eras, dont les billets sont devenus à peu près impossibles à obtenir, est un véritable phénomène, presque érigé en cérémonial avec ses gestes rituels (tenues thématiques, bracelets d’amitié, etc.).

Les amphithéâtres et les stades sportifs se sont remplis pendant toute la belle saison de jeunes femmes qui ont déclamé avec leur idole des paroles de chanson parlant parfois d’amour, mais, surtout, d’agentivité, d’ambition, de résilience. Taylor a réussi à subvertir ces temples de la masculinité et du boys club.

Taylor Swift se bat depuis fort longtemps pour que ses relations amoureuses n’éclipsent pas son travail.

Il y a donc quelque chose de pernicieux dans l’acharnement médiatique qui veut de plus en plus la ramener à l’image d’une amoureuse qui soutient son conjoint. Dans le Huffington Post, par exemple, dans un article qui rapporte l’avis de la Maison-Blanche (oui, vous avez bien lu) sur la relation entre Swift et Kelce, on écrit que « l’interprète de “Love Story” ne cesse d’afficher son soutien à Travis Kelce ».

Le choix de la chanson citée (sortie il y a quinze ans) ramène subtilement Taylor à l’amour et à la sentimentalité. Elle est aussi interprète (et autrice!) de « Mastermind », « The Man » et « Bejeweled », des chansons qui dénoncent haut et fort le patriarcat et les biais sexistes.

Les photos vastement diffusées de Taylor qui assiste, attendrie, à un match de football (dans des gradins qui se remplissaient pour elle il y a à peine quelques semaines) ont un effet similaire. Il est rassurant pour le statu quo de ramener cette femme puissante vers un cadre plus stéréotypé, inoffensif, celui de l’amoureuse dévouée.

Indémontable Taylor Swift

Taylor n’hésite pas à revendiquer depuis plusieurs années son statut de femme d’affaires et multiplie les prises de paroles et les actions féministes. Le réenregistrement de tous ses albums pour en récupérer les droits constitue à lui seul une reprise de pouvoir sans précédent dans l’industrie de la musique.

Affichant l’image d’une femme travaillante et déterminée, Taylor se bat depuis fort longtemps pour que ses relations amoureuses n’éclipsent pas son travail, et on voit bien que la lutte n’est malheureusement pas sur le point de s’arrêter

 Mais celles et ceux qui suivent sa carrière savent bien que les beaux yeux d’un jeune sportif seront loin d’être suffisants pour faire dévier la course de cette étoile.