Je me penche ces temps-ci sur les nombreuses dystopies auxquelles l’ensemble des sociétés humaines, et pas uniquement la nôtre, font face.
Cette semaine, je pose une question grave inspirée par la manière un peu trop manichéenne dont les grands médias couvrent la guerre par procuration qui ravage toujours l’Ukraine.
Je m’inquiète aussi de l’angle choisi par le gouvernement Trudeau (et par certain·es chroniqueur·euses et éditorialistes qui se sont vraisemblablement lancé·es à sa défense) dans l’affaire Yaroslav Hunka, cet ancien SS chaudement salué à la Chambre des communes « pour avoir combattu les Russes » pendant la Seconde Guerre mondiale. « N’en parlons pas trop, cela ferait le jeu de la propagande russe », peut-on résumer.
Ma question, donc : sommes-nous en guerre?
Ukraine : l’hypocrisie canadienne
L’hypocrisie du Canada en matière de politique étrangère dépasse de loin les hommages à un ancien nazi.
On apprenait en début de semaine qu’Ottawa avait émis des permis spéciaux à des entreprises canadiennes pour contourner les sanctions économiques contre la Russie, permettant ainsi la vente de matériel de forage et pour sonder les sols. Cela permet donc à la Russie de continuer ses activités pétrolières et gazières avec des équipements et des pièces canadiennes.
On ne mentionne pas de noms d’entreprises, mais il serait intéressant de fouiller le Registre des lobbyistes pour savoir devant quels barons d’affaires l’État s’acquitte de ses habituelles génuflexions.
Le gouvernement Trudeau n’allait pas non plus abandonner les grands bourgeois en sapant leurs désirs gloutons : il a ainsi permis l’importation de produits de luxe provenant de Russie, dont du poisson, des crustacés et de la vodka. Il aurait en effet été un crime de lèse-majesté de la part du gouvernement de priver de leur caviar les tisserands du pouvoir néo-colonial canadien.
Que les patrons et les chefs d’État enfilent un treillis et partent crever eux-mêmes, pour faire changement!
Et dans tout l’Occident, des entreprises ont continué de fournir le complexe militaro-industriel russe, qui en échange a pu continuer d’approvisionner ses « ennemis » notamment en équipements pour l’exploitation pétrolière et minière ici.
Combien de fois devra-t-on rappeler que la guerre est une entreprise de l’élite, pour l’élite, mais exécutée par les peuples, dont les strates les plus pauvres sont généralement les premières à succomber à l’appel aux baïonnettes et à partir s’entretuer avec leurs frères et sœurs en humanité?
Que les patrons et les chefs d’État enfilent un treillis et partent crever eux-mêmes, pour faire changement! Le peuple ne s’en portera que mieux.
Le dilemme orwellien
On soulignait également, la semaine dernière, le troisième anniversaire de la mort d’Andre Vltchek, journaliste américano-russe et compagnon de route de Noam Chomsky avec qui il a notamment co-écrit l’essai L’Occident terroriste, d’Hiroshima à la guerre des drones (Écosociété, 2015, pour la traduction québécoise). Vltchek a enquêté durant de nombreuses années sur les dérives militaristes et impérialistes de l’Occident post-11-septembre et a publié ses articles dans de nombreux médias à travers la planète.
(Je vais me débarrasser tout de suite de l’éléphant dans la pièce : oui, il a travaillé pour Russia Today, mais on ne peut aucunement le qualifier de suppôt du Kremlin.)
Nombre des écrits de Vltchek, ainsi que ses documentaires, ont constitué un contre-discours efficace et solide à la propagande pro-guerre durant près de vingt ans. Il s’inquiétait de ce qu’il considérait comme « la mort du journalisme d’enquête ».
On pourrait toutefois s’objecter à nombre de ses points de vue généreux envers des régimes autoritaires, points de vue que défendaient aussi d’autres grandes figures du journalisme critique comme Robert Fisk ou John Pilger. Je reviendrai sans doute dans une chronique ultérieure sur ces figures dissidentes qui, du moins en apparence, défendent ce qui semble indéfendable.
On ne doit jamais abandonner le droit à la dissidence.
Dans sa biographie de George Orwell, George Woodcock évoque ce qu’il appelle le « dilemme orwellien ». C’est que l’auteur de 1984, durant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il dirigeait les pages du magazine socialiste Tribune, publiait des textes anti-guerres qui allaient à l’encontre tant de la ligne éditoriale officielle du magazine que de la posture résolument pro-guerre d’Orwell lui-même.
Dans une Londres quotidiennement bombardée par la Luftwaffe, les groupes pacifistes et anarchistes continuaient de camper sur leurs positions anti-guerres, qu’ils trouvaient de plus en plus ardues à diffuser. Pourquoi Orwell leur ouvrait-il les pages de Tribune – au-delà de sa « gentillesse » qui, selon Woodcock, en faisait d’une certaine manière un piètre éditeur?
Parce que selon Orwell, même en temps de guerre, on ne doit jamais abandonner le droit à la dissidence. Autrement, celui-ci sera vraisemblablement perdu à jamais : le pouvoir, pensait-il, ne rend pas la liberté qu’il retire de gré ou de force.
Une liberté dont ont besoin les Andre Vltchek qui demeurent en ce monde.
Le pouvoir ne rend pas la liberté qu’il retire.
Or, si on en croit notre gouvernement et une part appréciable du Grand Commentariat, nous sommes déjà en guerre, du moins de retour dans une dynamique ressemblant à la Guerre froide de 1945-1991.
D’ailleurs, l’hommage à Yaroslav Hunka m’a rappelé un précédent historique, où les ennemis du passé deviennent d’utiles alliés pour mener un nouvel affrontement, et vice-versa. Dès que les canons de la Seconde Guerre mondiale se sont tus, le premier ministre britannique Churchill préparait l’opération Unthinkable : ce plan d’attaque de l’URSS serait exécuté en grande partie par des vétérans de la Wehrmacht allemande sur le front de l’Est, recrutés par la Grande-Bretagne pour attaquer l’URSS par surprise.
En guerre, il n’y a pas de vérité, pas de fidélité qui tienne, semble-t-il. Or, quand on entre en guerre, on n’en sort jamais vraiment.
Plus que jamais, si nous sommes en guerre, nous aurons besoin de dissidence.
Cette chronique fait partie d’une série intitulée « Au confluent des dystopies », qui explore les grandes crises faisant actuellement trembler le monde.