Ça aura pris plusieurs années, mais l’inévitable déferlante transphobe nous frappe finalement de plein fouet. Maintenant qu’illes ne peuvent plus dire qu’au Québec « c’est différent », que font les prétendu·es allié·es?
Beaucoup d’encre a coulé à propos des personnes trans depuis ma dernière chronique. En quelques jours à peine, nous sommes passé·es d’une critique de certains enjeux spécifiques (accès aux soins pour les mineur·es, toilettes mixtes dans les écoles) à un débat informe sur l’« identité de genre » et son idéologie sous-jacente.
En deux semaines, c’est rendu : pour ou contre les trans.
La trajectoire de la rhétorique anti-trans dans l’espace public à connu sur une très courte période une accélération hallucinante qui ferait pâlir les Britanniques, qui ont observé le même phénomène sur plusieurs années.
Pendant qu’outre-Atlantique, la machine conservatrice associée à une certaine frange féministe s’acharnait sur nos adelphes, la droite religieuse américaine prenait des notes et bâtissait sa propre campagne. L’élection de Trump et, surtout, l’impulsion conspirationniste qui a accompagné la pandémie ont créé la tempête parfaite pour une nouvelle mouture du mouvement anti-trans, complètement déliée de ses origines féministes.
Au Québec et au Canada, on a le privilège d’être à la convergence des deux tendances. On a d’un côté une nébuleuse TERF (trans-exclusionary radical feminists [féministes radicales trans-exclusives]) très alignée sur le mouvement britannique – notamment avec la Women’s Human Rights Campaign (WHRC) et Pour les droits des femmes/Pour les droits des enfants (PDF/PDE Québec). Et de l’autre, on a une droite religieuse basée dans l’Ouest et dans les mouvements musulmans conservateurs.
Ça promet.
Où étaient les allié·es?
Il y a beaucoup à dire sur ce qui s’est passé ces dernières années, mais il y en a peut-être encore plus sur ce qui ne s’est pas passé.
Pendant que les mouvements LGBTQ+ grassroots et antifascistes s’organisaient pour contenir l’inévitable déferlante, nos efforts pour mobiliser les allié·es se butaient systématiquement à l’idée d’un « exceptionnalisme » québécois ou canadien. Qui, depuis deux ou trois ans, ne s’est pas fait répondre qu’« ici c’est différent » quand on s’inquiétait de la montée de l’extrême droite?
C’est rendu : pour ou contre les trans.
Est-ce que les allié·es voient clair maintenant, quand le « Trump du Québec » nous rappelle qu’il y a des « very fine people on both sides », que tout le monde doit se calmer, incluant les personnes ciblées par ce discours haineux?
J’attends de voir.
Allié·es ou complices?
Être allié·e, c’est aussi savoir reconnaître quand il faut mettre en jeu ses privilèges et prendre des risques en se rendant complice des personnes qu’on soutient.
La première fois que j’ai entendu le terme « complice » dans un contexte militant, c’était sans surprise dans la foulée de la mort de George Floyd et du mouvement Black Lives Matter (mais son origine dans les mouvements anti-racistes est antérieure). Son usage à ce moment reflétait clairement une frustration devant la faiblesse de l’engagement des personnes blanches, au-delà des slogans. Quand les contrecoups du mouvement se sont fait sentir, les personnes racisées cherchaient leurs « allié·es » et le besoin de véritables complices s’est imposé.
Personnellement, je trouve aussi que cette réflexion a ouvert une opportunité pour renforcer le concept d’« alliance » en l’amenant au-delà d’une simple prise de position personnelle. Parce que si les personnes en lutte passent d’allié·es à complices, qu’en est-il des mouvements collectifs et des grandes organisations? Laisser ces dernières de côté dans la discussion, c’est se priver de précieuses ressources.
Notre mouvement a énormément d’allié·es, quelques complices, mais aucune véritable alliance.
Une alliance, c’est un pacte de défense mutuelle entre des groupes. Si une des parties est attaquée, l’autre riposte. C’est le b.a.-ba de la diplomatie. C’est simple, efficace et on ne se perd pas en sparages pour connaître le qui du quoi. C’est un engagement ferme qui ne se laisse pas ébranler par la rhétorique et le dog whistling.
Et le plus pratique là-dedans, c’est qu’on ne perd pas notre temps et nos quelques ressources à éduquer les gens pour les convaincre de nous joindre dans notre lutte, parce que ce sont les organisations qui mobilisent leurs membres. Illes s’éduqueront en nous côtoyant sur le front, ou bien leur organisation embauchera des personnes de nos communautés pour le faire. Un mouvement plus fort et plus dynamique, et des jobs pour notre monde. Tout le monde gagne.
À l’heure actuelle, notre mouvement a énormément d’allié·es, quelques complices, mais aucune véritable alliance, du moins au Québec.
La conséquence : les personnes trans doivent mettre en danger leur propre sécurité pour endiguer la menace.
Vers une alliance de la gauche
Je ne m’en cacherai pas, je crois qu’on récolte ce qu’on a semé. On ne mérite pas la haine, bien sûr, mais l’attitude naïve et apolitique d’une certaine frange plus institutionnelle du mouvement LGBTQ+ nous rattrape.
Le champ de bataille est énorme, les enjeux vitaux, et on n’a aucune idée des forces dont nous disposons.
Heureusement, nous avons du temps pour bâtir les alliances nécessaires. Nous sommes toujours dans une phase d’escalade verbale : la classe politique sème encore la panique à coup de déclarations à l’emporte-pièce et n’a, pour l’instant, rien déposé de concret contre nous.
Et il y a de l’espoir.
Des organisations syndicales canadiennes se sont positionnées rapidement et sans ambiguïté contre les attaques dont notre communauté est l’objet. L’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC) fournit même une liste d’actions concrètes à l’intention des allié·es.
La question, maintenant, c’est de savoir où se situent les syndicats du Québec. On pourrait croire que la situation est similaire, mais les négociations du secteur public semblent les préoccuper au point d’oublier le reste du monde.
Est-ce un manque d’information, une stratégie de communication, une peur de la réaction des membres? Je n’en sais rien, mais à titre de membre d’un syndicat, j’apprécierais au moins une réponse à mes courriels. Surtout que le comité LGBT pour lequel j’ai été recrutée l’an dernier n’a toujours pas été mis en place.
Où sont les syndicats du Québec?
Comme je le pointais récemment, certaines organisations syndicales supportent même financièrement un média proche du mouvement anti-trans et aussi bien connu pour son islamophobie.
Jusqu’à preuve du contraire, je refuse d’y voir un appui explicite des syndicats à ces idées haineuses. C’est plutôt le signe d’une ignorance, voire d’un désintérêt pour les luttes 2SLGBTQIA+, au-delà des slogans creux et des campagnes de sensibilisation. Mais ce n’est pas anodin de voir leurs logos à pleines pages dans un journal raciste et transphobe.
Devant la montée de l’extrême droite, l’ignorance est un luxe que nous n’avons plus. Nous devons avoir des preuves concrètes de l’engagement des organisations syndicales. Toute ambiguïté sur les questions raciales et 2SLGBTQIA+ est insoutenable politiquement.
Il est temps que les syndicalistes passent d’allié·es à complices et mettent leurs efforts à construire l’alliance nécessaire entre les mouvements syndicaux et 2SLGBTQIA+, pendant qu’il est encore temps. Le refus de le faire, par peur de conflits internes ou d’une perte de privilège, c’est choisir le confort avant la justice.