Où est notre sensibilité quand on parle de crimes sexuels sur des enfants?

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Où est notre sensibilité quand on parle de crimes sexuels sur des enfants?

Il faut qu’on se parle dans le blanc des yeux de notre manière d’aborder les affaires de crimes sexuels contre des mineur·es, parce que ça ne va pas du tout.

Depuis quelques semaines, je peine à contenir mon dégoût en constatant que plusieurs articles portant sur des agressions sexuelles commises sur des enfants comportent des termes inappropriés ou qui manquent tristement de sensibilité.

« Relation » ou « agression »?

D’emblée, il y a dans les médias un abus de l’expression « relation sexuelle » pour désigner des viols, quel que soit l’âge des victimes. Convenons du fait qu’une « relation » implique une dimension d’échange, de communication. Il y a un rapport qui relève (en principe) de la mutualité. Dans une relation consensuelle, il y a gain d’expérience des deux côtés.

Mais lorsqu’un homme adulte s’invite de force dans l’intimité d’un·e enfant, il prend, il brise, il s’accapare. L’enfant perd tellement de ce rapport. Définitivement aucune notion d’échange, ici, on est d’accord.

Romantiser le viol

Voici néanmoins qu’on pouvait lire, la semaine dernière dans le Journal de Québec, un article titré « Contacts sur une ado de 13 ans : il couchait avec la petite amie de son fils ».

Je ne sais pas pour vous, mais je ressens pour ma part un immense malaise dans le contraste entre les deux parties de cet intitulé. Le premier segment rapporte des crimes d’une éminente gravité, avant d’être réduit par la seconde moitié à une intrigue digne du synopsis d’un soap opera. Vraiment, il « couchait avec la petite-amie de son fils »?

Elle a été abusée sexuellement à répétition.

Dans le corps de l’article, il est ensuite rapporté que l’homme a reconnu « avoir eu de nombreuses relations sexuelles avec une adolescente de 13 ans qui était la petite amie de son fils. Une vingtaine d’événements à caractère sexuel ont eu lieu, dont cinq relations complètes. »

Déjà, je vais passer par-dessus le biais hétéronormatif et patriarcal qui nous fait associer la « complétion » d’une relation sexuelle à la pénétration vaginale (ce serait le sujet d’une tout autre chronique).

Prêtons-nous plutôt à l’exercice de nous recentrer sur le point de vue de la survivante de cette affaire.

À peine entrée dans l’adolescence, on peut supposer qu’elle vivait ses premières amours, celles dont, à cet âge, on imagine qu’elles ressembleront aux grandes idylles du cinéma et dont on se délecte à penser qu’elles seront éternelles. Les préoccupations principales de cette fille pendant les mois qu’a duré sa relation amoureuse avec un garçon de son âge auraient dû être de rêver à d’éventuels rendez-vous, d’écouter de la musique romantique intense en se projetant dans les paroles, de discuter de son crush pendant des heures avec ses ami·es en gloussant de plaisir.

Mais le père de son copain s’est immiscé dans le scénario et a abusé de la confiance de cette jeune fille (et de sa propre famille) de la manière la plus abjecte et sinistre qui soit. Alors, soyons claires : cette personne de treize ans n’a eu aucune « relation sexuelle » ni n’a « couché » avec cet adulte. Elle a été abusée sexuellement à répétition.

Et, soit dit en passant, chacune des agressions subies a été « complète », pénétration ou pas.

Édulcorer le déséquilibre des pouvoirs

Un autre article rapportait la semaine dernière la peine reçue par un « grand-père pervers ».

Le titre de la dépêche où apparaissait cette expression a depuis été modifié, parce qu’en réalisant que l’homme avait l’habitude de droguer puis de violer des jeunes filles – dont sa propre petite-fille –, plusieurs lecteur·trices se sont insurgé·es contre ce choix de mot pour le moins douteux.

Les mots ne sont pas des fioritures, loin de là.

Encore une fois, le qualificatif choisi édulcore la réalité et échoue lamentablement à rendre compte du déséquilibre dans le rapport de force entre adulte et enfant.

La force des mots

Je comprends bien que les journalistes tentent probablement de distinguer les affaires les unes des autres, de ne pas toujours les rapporter à l’identique et aussi, inévitablement, d’attirer les clics. Je suis bien consciente des conditions difficiles pour les médias, d’autant plus depuis le honteux blocage de Meta qui empêche la diffusion des nouvelles sur plusieurs réseaux sociaux.

Mais quand il est question d’aborder des histoires de crimes sexuels commis sur des enfants, pourrait-on se passer le mot qu’il n’est pas de mise d’émuler l’aura d’un vieux Allô Police?

Recentrons-nous sur le point de vue de la survivante.

Les mots ne sont pas des fioritures, loin de là. Ils sont le reflet de notre imaginaire social en même temps qu’ils contribuent à le façonner et à le renforcer. Ils ont un impact concret sur la manière dont on se représente les survivant·es de crimes sexuels. Mal utilisés, ils ont malheureusement le pouvoir de simplifier à l’extrême les défis et traumas auxquels seront fort probablement confronté·es ces mineur·es pour une bonne partie de leur vie.

Alors, choisissons nos mots avec davantage de déférence et de sensibilité, je vous en prie.