Cellules de sécurité maximale à l'ancien pénitentier de Kingston, à sa fermeture en 2013 | Photo : Phil Harvey (CC BY-SA 3.0)
Reportage

DATAide, un virage numérique qui suscite la méfiance dans le communautaire

Un nouveau programme pour la transition numérique des organismes communautaires sera financé par le public, mais géré par Centraide.

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Le programme DATAide est reçu avec méfiance par les groupes communautaires à qui il est destiné. Ils se désolent que le gouvernement ait choisi de financer un intermédiaire, Centraide, qui distribuera les bourses et les formations. De plus, l’accent qui semble être mis sur l’intelligence artificielle et la collecte de données est loin des priorités exprimées par le milieu. Les organismes s’inquiètent que ces données servent principalement aux exigences grandissantes des donateurs, qui veulent mesurer et contrôler l’impact de leurs dons. Centraide se veut rassurant et assure vouloir faire preuve de flexibilité.

Au mois de mars 2022, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale Jean Boulet annonçait un investissement de 5,4 millions $ sur trois ans dans le programme DATAide, qui vise à accélérer la transition numérique des organismes communautaires [voir encadré]. Ce programme est chapeauté par Centraide du Grand Montréal (CGM), qui en est l’initiateur et qui gérera l’attribution des fonds aux organismes.

La création de ce programme a été une surprise pour le Réseau québécois de l’action communautaire autonome (RQ-ACA). Celui-ci est pourtant l’interlocuteur privilégié du gouvernement pour toutes les questions touchant ce milieu. « On n’a jamais été consulté là-dessus », se désole Caroline Toupin, coordonnatrice du RQ-ACA.

Un intermédiaire de trop

Le regroupement d’organismes communautaires dénonce le fait que le gouvernement recourt à un intermédiaire en finançant un bailleur de fonds plutôt que les organismes directement. « L’argent transite d’une main à l’autre, dit-elle, à quel moment est-ce que cet argent va descendre dans les organismes communautaires? »

Pour Mme Toupin, « l’État se déleste de ses responsabilités sociales pour les confier à une fondation qui, selon nous, n’a pas de légitimité démocratique pour décider des orientations et des priorités pour les organismes communautaires et les populations qu’ils soutiennent ».

La fracture numérique est réelle pour les populations marginalisées desservies par le communautaire, remarque Mme Toupin. Les groupes ont des besoins en matière de technologie, mais la collecte des données et l’intelligence artificielle, ne font pas partie des besoins qu’ils ont identifiés. « Ça nous inquiète parce que ce n’est pas avec des machines que l’on souhaite travailler, mais avec des humains. Nous, notre spécialité, c’est l’humain », dit-elle.

« Ça nous inquiète parce que ce n’est pas avec des machines que l’on souhaite travailler, mais avec des humains. Nous, notre spécialité, c’est l’humain »

Marie-Lyne Brunet, vice-présidente au développement social chez Centraide du Grand Montréal, explique que ce programme est né pour répondre aux besoins exprimés par certains organismes financés par Centraide. La fondation « recevait des échos que le virage numérique était un énorme défi pour le milieu communautaire », raconte-t-elle. Ces besoins auraient été exacerbés par la pandémie et Centraide a offert des fonds d’urgence pour soutenir des organismes avec des formations et du matériel informatique. « On a voulu mieux structurer [nos interventions] et on a commencé à avoir des discussions avec des partenaires, dont le gouvernement », explique Mme Brunet.

Selon elle, « le gouvernement ne pouvait pas, à travers ses leviers et mécanismes actuels, donner directement de l’argent aux organismes et avait besoin d’une tierce partie pour organiser ce projet et le faire descendre dans les milieux ».

Pour la coordonnatrice du RQ-ACA, cette explication ne tient pas la route. « Le ministère aurait pu, par exemple, créer un nouveau programme de financement […] pour soutenir directement les organismes dans leurs besoins réels en matière numérique. Ainsi, les organismes auraient eu accès à beaucoup plus d’argent si les fonds n’avaient pas transité par Centraide », rétorque Caroline Toupin. Elle ajoute que des programmes existants auraient pu également voir leurs critères d’admissibilité élargis.

Roxanne Milot, chargée d’analyse et de liaison au Regroupement intersectoriel des organismes communautaires de Montréal (RIOCM), estime quant à elle que ce dont les organismes ont besoin pour s’ajuster au virage numérique, c’est surtout un financement régulier à la mission, plutôt qu’à la pièce. De cette façon, ils pourraient gérer eux-mêmes leurs besoins informatiques et de formation. C’est à cause du sous-financement que les organismes communautaires « n’ont pas d’argent pour renouveler leur parc informatique ou s’équiper », affirme-t-elle.

Générer des données, mais pour qui?

La question de l’intelligence artificielle, de l’automatisation et des données massives est très présente dans la documentation du programme.

Le virage numérique est défini comme « l’usage accru d’algorithmes et d’intelligence artificielle, du stockage de données et de l’automatisation de tâches numériques complexes » dans un rapport financé par Centraide et réalisé par l’Observatoire québécois des inégalités.

La porte d’entrée du programme DATAide est un webinaire de sensibilisation. Roxanne Milot y a assisté. Pour elle, ce programme « est vraiment pour que les organismes puissent produire des données et les générer ».

Elle concède que cela peut répondre aux besoins de certains organismes, mais rapporte que cela n’est pas une priorité pour les membres de son regroupement.

« On n’entend jamais des organismes nous dire “Oh mon dieu, on aurait tellement besoin d’argent pour gérer des données et en produire encore plus!” » ironise-t-elle.

En fait, ce sont souvent les donateurs qui exigent des données afin de démontrer que leurs dons sont efficaces. « On demande aux organismes de produire des témoignages et beaucoup de données », explique Mme Milot. « Tout le monde carbure à ces données quantitatives, alors que ce n’est pas nécessairement représentatif du travail que font les organismes au jour le jour. »

Marie-Lyne Brunet, de Centraide, explique que les organismes ont déjà beaucoup de données en leur possession. « L’idée c’est qu’elles servent », dit-elle. La transformation numérique, c’est une façon de mieux organiser, comprendre et sécuriser les données. « L’idée ce n’est pas d’en développer davantage si ce n’est pas dans l’intérêt de l’organisme », ajoute Mme Brunet. Elle souligne aussi que l’automatisation et l’intelligence artificielle ne sont pas des finalités du programme, mais que DATAide peut servir à aider des organismes qui identifient ces technologies comme un besoin.

Caroline Toupin, du RQ-ACA, se montre prudente quant à ces technologies. « Cela fait des années que l’on essaie de nous orienter vers les données et les “mesures d’impact social”. Je n’ai rien contre mesurer notre impact social, en autant que ce soit volontaire et que cela ne serve pas à décider des montants qui vont aller à tel enjeu social ou telle organisation. »

LE PROGRAMME DATAide

DATAide veut encourager la transition numérique des organismes communautaires. Les projets admissibles peuvent aller de l’introduction du courriel comme moyen de communication interne jusqu’à l’utilisation de l’intelligence artificielle. Pour Marc-André Delorme, responsable du projet DATAide chez Centraide, il s’agit de mettre « la technologie au service des besoins des communautés ».

La porte d’entrée du programme DATAide est un webinaire destiné aux organismes communautaires et portant sur les avantages de la transition numérique. Le programme vise à rejoindre 3000 organismes partout au Québec.

Après avoir assisté au webinaire, les organismes sont admissibles à des bourses « amorçage », d’un maximum de 5000 $. Ces bourses pourraient servir à l’achat de matériel ou de licences pour des logiciels. Elles servent à répondre à un besoin immédiat, explique Marc-André Delorme. Sur trois ans, DATAide allouera 410 de ces bourses.

Seuls 180 organismes pourront être sélectionnés pour participer à une formation plus poussée sur la transformation numérique. Celle-ci permet d’accéder à l’une des 93 bourses «accélération ».

Finalement, le « laboratoire de soutien au leadership » et les bourses « innovation » permettront l’accompagnement de 60 « leaders communautaires ». L’objectif de ce volet est de « soutenir des projets qui entraînent des changements plus systémiques, à l’échelle d’un réseau ou d’un milieu », explique M. Delorme. Il y a 7 bourses « innovation ».

Pour mener à bien ce projet, Centraide s’est associé à l’organisme Nord Ouvert, qui s’occupera du volet de la formation. Nord Ouvert est spécialisé dans la gouvernance et l’utilisation des données.

Les comités de sélection pour les bourses et formations sont encore en construction et seront composés d’une personne de l’équipe DATAide de Centraide du Grand Montréal, d’une personne de Centraide dans la région où est situé le projet en question, d’une personne d’un organisme (idéalement communautaire) spécialisé en technologie de l’information et finalement d’une personne provenant d’un organisme communautaire. Un guide contenant les critères de sélection sera remis aux organismes qui déposent une demande.

Les programmes de formation sont encore en évolution. Marc-André Delorme explique que « la création du contenu va être en adaptation constante au courant des trois années » du programme. Déjà, après le premier webinaire, le programme a été adapté par Centraide en fonction des commentaires reçus de la part des groupes participants.