J’ai grandi à Sept-Îles, mes parents étaient la première famille noire à y prendre racine. Ma sœur et moi étions les seules noires à fréquenter l’école Louis-Hébert. Il régnait à Louis-Hébert une certaine diversité, des enfants québécois, italiens, autochtones et nous, les deux petites noires.
Les enfants innus nous accueillaient avec une chanson, Pinatakushkuess. Nous ignorions ce que voulait dire cette chanson à la tonalité joyeuse. Ce n’est que beaucoup plus tard que la sénatrice Michèle Audette m’en apprit le sens : « petite Noire ».
Les Autochtones formaient un groupe et nous, les petites noires, étions des individus. Des enfants « exotiques », a priori acceptées et acceptables. N’étant que deux, nous n’étions pas menaçantes, contrairement aux enfants autochtones.
Quelle injustice! Injustice qu’ils partageaient par leur chanson, eux et elles qui étaient discriminé·es et rejeté·es.
Nous étions en 1970, le pensionnat Notre-Dame de Sept-Îles venait de fermer ses portes. Finie la ségrégation, les Autochtones intégraient l’école.
En plus d’être ségrégé·es dans la cour d’école, les enfants autochtones étaient négligé·es par les professeurs. Comment s’étonner que les enfants blancs les dénigrent?
Moi, c’est à l’école que j’ai été témoin du racisme ordinaire, ben ordinaire…
Dans les salles à aires ouvertes, nous étions 80 élèves pour quatre institutrices. Comment avait-on pu concevoir que des enfants de sept ans puissent apprendre à lire et à écrire dans une telle cacophonie? Ces expériences ne furent pas sans conséquence.
Les petit·es Autochtones étaient turbulent·es. Aujourd’hui, on sait que ces enfants auraient nécessité des institutrices une attention particulière. Or, elles nous demandaient de les ignorer : ils et elles retardaient le groupe. Moi, qui n’avais pas de difficultés d’apprentissage, elles m’encourageaient.
Il y avait quelque chose qui clochait! Aujourd’hui, j’ai le vocabulaire : les personnes en autorité pratiquaient, consciemment ou non, du profilage racial.
Cette expérience scolaire injuste a tracé le chemin de l’exclusion.
Quand la maison est une prison
Un jour, Steeve, un ami autochtone, m’a invitée chez lui, une maison blanche toute neuve sise dans la réserve. J’ai été surprise de voir son état de délabrement. Les murs étaient couverts de graffitis « rouge sacrifice » et « noir deuil ». Graffitis du désespoir! Dans ses mots d’enfant, Steeve m’a dit que pour les Innu·es, résider dans une maison « c’était comme vivre en prison ».
Pour lui et sa communauté, la vie qui comptait c’était la vie sur territoire, avec la terre mère, source de vie. Les réserves, c’était la mort à petit feu.
Cette maison était le symbole d’une fêlure dans le cœur des Autochtones. L’appropriation du territoire, un acte de violence qui a déraciné, désorienté les Innu·es. La société « civilisatrice » a anéanti leur culture en éradiquant leurs valeurs millénaires, socle de leur identité et source de fierté.
Steeve m’a transmis sa douleur liée à cette assimilation forcée. Acte de violence qui en a engendré plusieurs autres. Violence que les Autochtones ont parfois retournée contre elles et eux-mêmes. L’alcool, par exemple, agissant comme échappatoire pour oublier leurs multiples renoncements : perte de langue et de culture, perte des enseignements des ainé·es, perte des migrations saisonnières.
S’anesthésier pour survivre.
Steeve voulait « vivre sur le territoire, comme ses ancêtres. La vie c’est le territoire », disait-il. Vie qu’on lui avait volée!
Le confinement dans les réserves a brisé des vies.
Et on ne peut oublier les conséquences des multiples sévices subis aux mains de l’Église catholique, gestionnaire de la majorité des pensionnats autochtones du Canada. Je pense ici, entre autres, à la violence et à la négligence institutionnelle, aux abus physiques, émotionnels, psychologiques et sexuels ainsi qu’aux assauts contre les langues et les cultures autochtones. À l’époque, personne n’en parlait, peu de gens savaient que l’objectif des pensionnats était de « tuer l’indien chez les enfants ».
Infiltrer la honte dans les cœurs des enfants a eu des conséquences intergénérationnelles incommensurables sur les communautés.
Steeve n’a pas fait que croiser mon chemin, il m’a enseigné des choses qui sont restées gravées en moi. Plus tard, j’ai compris le sens de ses paroles : il me parlait des conséquences du colonialisme, du racisme, de la Loi sur les Indiens et de tous ces deuils qui avaient marqué sa jeune vie déjà meurtrie par une tragédie plus grande que lui.
Et c’est sur ce champ de ruines qu’on lui a demandé d’être résilient.
Aujourd’hui, la maison blanche, devenue l’emblème du rejet de cette assimilation, hante ma mémoire comme un symbole de défiance, de révolte et de dignité.
La vie prend parfois de drôles de détours. Mes souvenirs sont devenus un moteur de changement. Comme une source, les enseignements de Steeve ont jailli lorsque la vie m’a interpellée afin que je négocie les termes de la Commission de vérité et de réconciliation.
La « Pinatakushkuess » a pu faire en sorte que les souffrances de Steeve portent fruit. Quelle alchimie!
La pénitence papale
Le souverain pontife a présenté les excuses de l’Église aux peuples autochtones. Au fil de son voyage, le pape a précisé son message à la suite de conversations avec les survivant·es, avec les ainé·es. Il a reconnu les multiples dimensions de l’expérience tragique des Autochtones au sein des pensionnats autochtones et ses conséquences génocidaires. Le pape, dans son pèlerinage pénitentiel, a ouvert la porte à la justice, la vérité, la guérison et ultimement, la réconciliation.
C’est à la société civile de prendre la balle au bond et au gouvernement de reconnaitre pleinement la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.
La semaine dernière, j’ai donc pensé à toi, Steeve.