Le gouvernement Legault refuse d’augmenter les seuils d’immigration pour répondre aux besoins de main-d’œuvre dans la province. Une approche qui est remise en question par des expertes, qui concèdent toutefois que l’immigration ne peut pas régler l’ensemble du problème. L’amélioration des emplois existants devrait primer sur la « création d’emplois » à tout prix.
Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a répété à plusieurs reprises la semaine dernière que son gouvernement n’a aucunement l’intention de hausser les seuils d’immigration.
Pour pourvoir les 238 000 postes qui étaient vacants lors du dernier décompte de l’Institut de la statistique du Québec, il préconise plutôt des incitatifs pour encourager le retour au travail des travailleur·euses de plus de 65 ans, des personnes judiciarisées et des personnes en situation de handicap, a-t-il confié en entrevue au Journal de Montréal.
Des postes peu attrayants
Cette approche risque d’avoir des effets très limités, notamment en raison de la nature des postes à combler, selon la chercheuse à l’Institut de recherches socioéconomiques (IRIS) Julia Posca. Elle rappelle que la majorité des emplois disponibles demandent des efforts physiques considérables et offrent des salaires et des conditions de travail inférieurs à la moyenne.
« La vaste majorité des postes sont pour des serveur·euses dans les restaurants, des vendeur·euses dans les commerces de détail, des garnisseur·euses de tablettes et des préposé·es au service à la clientèle ou à l’entretien ménager », explique-t-elle.
La solution aux problèmes de recrutement de main-d’œuvre devra donc passer par un ensemble de solutions, dont celles proposées par le ministre, mais sans oublier de mettre à profit l’apport des populations migrantes, explique la professeure à l’École des sciences de l’administration de l’Université TÉLUQ Diane-Gabrielle Tremblay. Elle souligne que dans certains secteurs, comme l’éducation, la santé et les services de garde, la seule option réellement viable pour combler le manque de personnel est de se tourner vers l’étranger.
« Sans réduire l’immigration à sa fonction économique reliée à la main-d’œuvre, on ne peut pas penser que dans un contexte de vieillissement de la population on puisse réduire le nombre d’immigrants que l’on accueille et que ça va régler la question », souligne Julia Posca.
Les personnes qui s’installent au pays amènent un bagage d’expérience inestimable, sont en moyenne beaucoup plus jeunes que la population générale et travaillent pour s’intégrer, rappelle-t-elle.
Il reste toutefois des efforts à déployer pour y arriver, notamment au niveau de la reconnaissance des acquis et des délais administratifs, selon Diane-Gabrielle Tremblay. « Nous devrions aussi faire de plus grands efforts pour retenir les étudiants étrangers. Les universités en forment beaucoup et ils sont pratiquement déjà intégrés », remarque-t-elle.
En prendre plus, pour en prendre soin
Pour justifier la réticence de son gouvernement à accueillir plus d’immigrant·es, le ministre Boulet évoque un taux de chômage qui est plus élevé que la moyenne. Un argument qui ne tient pas la route, selon Julia Posca.
Bien que le taux de chômage chez les Québécois·es immigrant·es soit légèrement plus élevé que chez les personnes nées au pays, il est en diminution depuis de nombreuses années, rappelle-t-elle. L’écart tendrait même à rétrécir, selon l’Institut de la statistique du Québec, passant de 4,3 % en 2012 à 3,7 % en 2021. Les immigrant·es n’auraient donc pas trop de problèmes à s’intégrer pour autant que l’économie se porte bien, selon la chercheuse.
« Nous avons même constaté que les pays ou les provinces où les personnes migrantes performent le mieux sont ceux où elles sont les plus nombreuses », ajoute-t-elle.
Julia Posca explique que la force des réseaux d’accueils s’améliore quand une société ouvre davantage ses portes aux personnes migrantes. Les sociétés plus diversifiées ont également plus d’employeur·es issu·es de l’immigration, qui sont souvent moins réticent·es à embaucher les nouveaux et nouvelles arrivant·es, rappelle-t-elle. « Parce que la principale source de difficultés à l’embauche pour les personnes immigrantes, c’est la discrimination », précise-t-elle.
Améliorer l’offre d’emploi
Une partie de la solution en matière de main-d’œuvre revient justement aux employeur·es, selon la chercheuse de l’IRIS. Ils doivent s’adapter à la réalité actuelle et bonifier ce qu’ils offrent à leurs employé·es, explique Diane-Gabrielle Tremblay. « Même lorsqu’ils ne peuvent pas se permettre de bonifier les salaires, il y a beaucoup d’améliorations qui peuvent et doivent être apportées aux conditions de travail », précise-t-elle.
Mme Tremblay donne en exemple le commerce de détail et la restauration, deux domaines qui peinent à combler leurs postes et qui emploient une main-d’œuvre majoritairement féminine. « Souvent ces employées ont leur horaire le jeudi pour la semaine suivante. Cela peut fonctionner pour des étudiantes, mais c’est impossible pour quelqu’un qui a de jeunes enfants à la garderie de s’arranger ainsi », explique-t-elle.
Revoir leurs pratiques pourrait donc aider certain·es employeur·es à pourvoir leurs postes vacants et même à retenir le personnel, selon la professeure.
Bonifier les conditions de travail est un bon début mais, plus fondamentalement, il faudra aussi que le gouvernement revoie sa posture face à la création d’emplois, ajoute Julia Posca.
Elle rappelle que l’objectif des gouvernements est depuis longtemps d’attirer des entreprises sur leur territoire pour créer le plus d’emplois possible. « Leur priorité devrait plutôt être d’améliorer la qualité des emplois et la contribution générale des entreprises à la société. »
« Ce sont des questions qui s’entrecroisent avec celle [de la décroissance économique et] de la crise climatique et qui poussent à avoir une réflexion sur l’ensemble de notre tissu économique », conclut-elle.