Herron : une catastrophe stupidement bureaucratique

À mesure que s’égrènent encore les excellents reportages de Thomas Gerbet, nous découvrons l’abyssal silence et le terrible vide qui ont accompagné la mort de dizaines de personnes vieillissantes. On sait maintenant que Blais et McCann connaissaient officiellement le problème à Herron dès le 30 mars et que l’appel au 911, placé dans la nuit du 10 au 11 avril par Lynne McVey accompagnée de l’agence de relations publiques TACT, était prémédité, préparé, écrit, alors même que des gens trépassaient dans leur souillure.

Ces jours-ci, on voit émerger une dynamique discursive bien connue par celles et ceux qui suivent de près le dossier des violences policières : « Mais il y a bien des coupables! Trouvons ces pommes pourries et n’en parlons plus! ». Boisvert protège Marguerite Blais, d’autres la crucifient. Incompétente? Compétente? Est-elle au courant des dossiers ou n’est-elle qu’un symbole creux payant politiquement? Peu importe ce qu’on dira sur ses qualifications, en 2012, elle participait à une conférence de presse aux côtés de Jean Charest, sur les lieux mêmes du CHSLD Herron, pour vanter les mérites de l’ouverture de places de soins de longue durée en résidences intermédiaires (RI) et en CHSLD privés. Dix ans après, le serpent se mord la queue. 

Évidemment, on peut retirer une certaine satisfaction à suivre cette véritable traque en temps réel, la même qu’on ressent à la lecture d’un bon roman policier d’Indridason. Les versions concordent-elles? Pourquoi ces gens mentent-ils autant? Qu’ont-ils à cacher? On a toutes et tous envie d’ouvrir le placard à balais. Malgré le thrill, il faut comprendre que cette situation dépasse cette misérable poignée d’individus, acteurs et actrices d’un même assemblage bureaucratique public-privé monstrueux, qui s’étend du MSSS en passant par les agences, le CIUSSS et la direction même de l’institution à but lucratif bien connue du milieu et de la Protectrice du citoyen avant la pandémie pour ses problèmes de ratio staff/patients.

Bref, l’épisode gérontocide constaté en avril 2020 serait probablement survenu peu importe le parti au pouvoir, peu importe les acteurs et actrices spécifiques en place. 5060, le livre de Duchaine, Gagnon et Lacoursière, le démontre bien. Tous n’auraient peut-être pas essayé de jeter une chape de plomb sur l’hécatombe de la même manière, en attaquant directement des journalistes, mais bon, qui sait. Sans surprise, le problème est structurel. 

Une contradiction émerge ici avec une force particulière : depuis 40 ans, on nous rabâche les oreilles avec la « rationalité », l’ « efficacité du privé », la « saine gestion », la « flexibilité » ou l’ « information en temps réel », qui ruissèleraient magiquement sur les contrées embrassant les représentations et pratiques néolibérales. 

Évidemment, ce verbiage ne servait qu’à ouvrir des marchés, à transformer davantage le monde en valeur d’échange, comme le mouvement anti-globalisation le répète depuis l’insurrection zapatiste du 1er janvier 1994. Or, force est de constater que cet assemblage bureaucratique, comme je l’ai identifié plus haut, se fige tel un chevreuil au milieu de la 117 devant des imprévus, des évènements qui débordent un tant soit peu de la trajectoire normative idéalisée, qui est en fait très étroite. 

En fait, cette façon de « gérer le social » n’est ni flexible, ni efficace, ni rationnelle et s’avère complètement médiocre pour faire « remonter l’information ». 

Aucune place pour l’imprévu. Cet enrayage de la machine, loin de n’être qu’une tare, est très pratique pour les politiciens et les hauts fonctionnaires : il suffit de blâmer quelqu’un d’autre à propos de ses « responsabilités » ou de prétendre que « personne ne nous a informés ». Cette « stupidité », étalée naïvement sans grâce et sans honneur autant chez Géhane Kamel que dans divers médias, sert-elle d’écran de fumée, de « brouillard de guerre », dans ce mépris violent et structurel du capitalisme à l’endroit de ses sujets?

Des clés de compréhension supplémentaires se trouvent peut-être dans The Utopia of Rules : On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy, du très regretté David Graeber. 

Les bureaucraties, publiques comme privées semblent – pour des raisons historiques variées – organisées de manière à garantir qu’une proportion significative de ses acteurs ne seront pas en mesure de performer leurs tâches tel que prévu. En ce sens, je propose d’affirmer que les bureaucraties sont des formes utopiques d’organisation. […] Toutes les bureaucraties agissent ainsi, c’est-à-dire qu’elles établissent des exigences qu’elles qualifient de raisonnables et ensuite, en découvrant qu’elles ne le sont pas (car une grande proportion de gens seront toujours incapables de performer tel qu’attendu), concluent que le problème ne se situe pas dans les demandes elles-mêmes, mais bien dans le caractère inadéquat des individus qui échouent à rencontrer les objectifs prescrits (Graeber 2015, 48, ma traduction). 

Constat : l’assemblage public-privé présentement en charge des soins de longue durée au Québec n’est pas en mesure de garantir la sécurité des personnes vieillissantes et encore moins leur « bien-être », concept polysémique s’il en est un. Pourtant, c’est ce que tout le monde semble vouloir prétendre depuis plusieurs décennies, sauf peut-être quelques syndicats et associations. 

Maximiser les profits, réduire les coûts, retenir dans la captivité salariale des travailleuses très mal payées tout en donnant une impression de normalité est impossible : voilà le caractère « irréaliste » de ce projet farfelu, pour faire écho à la citation ci-haut. 

Quand le château de cartes s’écroule, on blâme les pions : le préposé aux bénéficiaires, la gestionnaire, tel ou tel employé, le système informatique. 

Mais comment a-t-on pu penser qu’une telle approche pourrait garantir des soins de qualité aux aîné·es? C’est plutôt cette question qu’il faut se poser. Bref, on aura beau blâmer la pluie et le beau temps, il ne fallait pas faire ça. Point.

On connaît aussi la solution : dégager les soins aux aîné·es de toute logique de profit et de rentabilité, bonifier massivement les services et soutiens en première ligne, fournir toutes les ressources humaines et matérielles nécessaires sur le terrain, réduire l’isolement et la ségrégation spatiale des aîné·es, appuyer les proches-aidant·es avec des centaines de millions de dollars, donner aux travailleuses de la santé les meilleures conditions de travail possibles et imaginables et, finalement, créer des institutions de soins à petite échelle, auto-gérées démocratiquement par des personnes qui détiennent des savoirs pratiques et expérientiels. 

Le reste n’est que perte de temps. 

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Julien Simard

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