Semaine d’actions contre le racisme : reconnaître pour guérir

La Oaks Plantation près de La Nouvelle-Orléans est pareille au décor du film Autant en emporte le vent. En juin 2015, je visitais les lieux. Nous avons suivi notre guide, le long d’une allée de chênes qui, dans toutes leurs majestés, ont été des témoins silencieux d’un mode de vie inhumain. Mode de vie qui fut le fondement de la richesse de leurs propriétaires, chevaliers de l’industrie du sucre. Le sucre, le tabac, le coton, ces denrées ont asservi des cheptels entiers d’esclaves, biens meubles qu’on pouvait impunément exploiter.

Les esclaves de Oaks Plantation vivaient dans des cabanes faites de simples planches de bois. Une pièce d’à peine 4 mètres carrés dans laquelle s’entassaient des familles. Sur les murs de ces cabanes, il y a des marques, celles de fils électriques. La guide de la plantation nous expliqua que les descendants d’esclaves y avaient vécu jusque dans les années 1970, puisqu’ils n’avaient nulle part où aller. Leur maigre pitance leur permettait de payer le loyer de la baraque et d’acheter des denrées au magasin général de la plantation. Tout l’argent allait dans les poches des propriétaires. Slavery by Another Name, un scandale, mais la guide, elle, ne le voit pas : on a rendu service aux descendants d’esclaves.

C’est cette expérience qui m’est revenue en tête lorsque j’ai lu l’article Des préposés aux bénéficiaires sans permis ni salaire. Isabelle Porter, qui relate cette histoire, explique que les propriétaires de la Villa Mon domaine de Lévis, une résidence privée pour aînés certifiée par le ministère de la Santé et des Services sociaux, ont embauché une douzaine de travailleurs temporaires en provenance de Madagascar et de l’Afrique de l’Ouest. Mais selon un signalement transmis à Service Canada, « plusieurs employés disent avoir travaillé jusqu’à 11 mois, à temps plein (..) ne recevant que 50 dollars par semaine pour acheter à manger. » Toujours selon ce signalement, ils « sont forcés à travailler de soir et de nuit », « leurs supérieurs ne respectent pas leurs journées de congé et de repos » et on les force à travailler « même s’ils sont malades ».

La journaliste rapporte les propos de Christine Orain, coordonnatrice des services du Tremplin, qui a accueilli certains de ces travailleurs. « Ils se sont présentés dans un état de « panique totale » et ils sont très vulnérables, surtout les femmes ». « Bien souvent, ce sont des gens qui ne veulent pas faire de bruit, remuer les choses, qui ont peur des représailles. Ils viennent de pays où il y a de la violence, ils sont conditionnés à avoir peur de l’autorité ». Aux yeux de l’intervenante, c’est de « l’esclavage moderne ». 

En lisant cet article, j’ai ressenti le même sentiment d’oppression tant physique que psychologique, ainsi qu’un sentiment d’injustice devant tant de destins brisés, que lors de ma visite de la plantation Oaks. Esclavage moderne! Pourtant, le territoire de violence, je le connais. 

L’esclavage racial est le fondement, social, économique, culturel, des Amériques. Et l’esclavage a bel et bien existé en Nouvelle-France, comme l’a documenté l’historien Marcel Trudel, ne l’oublions pas. Le Professeur Jean-Pierre Le Glaunec rappelle que « même sans plantations de coton ou de sucre, même sans ségrégation institutionnalisée comme dans le sud des États-Unis après l’abolition de l’esclavage, il y a ici des violences raciales – physiques ou symboliques. »

Une des nombreuses preuves de ces violences, dit-il, est « l’histoire de la diaspora haïtienne, et le récit des actes racistes ou racialisants qu’elle subit depuis les années 60. »

Et à ce sujet, rappelons nous de cette histoire : en 2005, des agriculteurs du Centre maraîcher de Sainte-Clotilde de Châteauguay en Montérégie avaient fait preuve de discrimination raciale et de harcèlement envers quatre travailleurs haïtiens. Les travailleurs blancs ne voulaient pas voir les Haïtiens dans leur cafétéria. Des affiches en français et en créole avaient été placardées sur la porte de la cafétéria afin que les Haïtiens ne se mêlent pas aux Blancs pendant les périodes de repas. La conclusion du Tribunal des droits de la personne avait été très claire : « la discrimination entre les travailleurs saisonniers de race noire et les travailleurs réguliers de race blanche a été mise en place, s’est instaurée lentement sans que la défenderesse n’intervienne ou fasse les efforts pour la contrer. S’est instauré un système de ségrégation raciale en confinant les travailleurs de race noire dans une cafétéria insalubre et en omettant de leur fournir les installations et équipements d’hygiène nécessaires. »

Et pendant ce temps, on continue de vivre dans un écosystème ou le gouvernement refuse de reconnaître les conséquences des faits historiques soit le racisme systémique.

« L’histoire de l’esclavage racial dans les Amériques, écrit le professeur Le Glaunec, est une histoire particulièrement traumatisante. Une histoire de violences sexuelles systémiques. De corps brimés, mutilés, méprisés. De stéréotypes qui blessent et qui empêchent de vivre libres. »

Tamara Thermitus

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