Rehausser les conditions de travail dans le mouvement communautaire : le coup de barre nécessaire

Au cours de la semaine dernière, 1500 organismes communautaires ont organisé des grèves tournantes pour revendiquer un rehaussement du financement de 460 millions $ annuellement comme il le fait depuis 2016 sans se faire entendre par nos gouvernements. Cette année, non seulement le milieu communautaire revendique un meilleur financement pour répondre aux besoins de la population et continuer d’offrir des services et activités de qualité, mais les travailleurs – et surtout travailleuses qui y sont majoritaires – du secteur sonnent également l’alarme : il est impératif d’améliorer les conditions de travail sans quoi plusieurs ne seront plus en mesure de tenir le fort. 

La difficulté à pourvoir les postes vacants dans de larges pans du secteur de l’action communautaire autonome – comme l’actualité l’a récemment mis en lumière notamment dans les centres d’hébergement pour les personnes en situation d’itinérance, ne découle pas de l’insuffisance du bassin de travailleurs, formés et compétents, mais bien de la piètre qualité des conditions de travail et d’emploi dans le secteur.

En somme, ce n’est pas en offrant, ponctuellement et dans l’urgence, des contrats de travail temporaire « in extremis » pour combler des besoins criants qu’on renversera la tendance à l’exode du personnel.

L’éventuelle mise en place de programmes de soutien financier aux étudiants et étudiantes durant leur formation n’est sans doute pas à dénigrer, mais force est de constater que cette « solution » ne résout pas le cœur du problème et ne constitue pas, non plus, une solution pérenne à un problème plus que jamais structurel. 

En 2020, nous avons cherché à montrer que les conditions de travail dans les organismes communautaires sont extrêmement préoccupantes : précarité financière, accès fort limité à des avantages sociaux, instabilité d’emploi, épuisement professionnel et surcharge de travail y sont légion (Fauvel, Mylène, Yanick Noiseux et Léa Coget. « Précarité au travail et pratiques de gestion dans le mouvement de l’action communautaire autonome, Cahier de recherche du GIREPS, Montréal, 2020). Deux ans plus tard, alors que la pandémie a des répercussions majeures sur les organismes communautaires comme le montre notamment un rapport récent publié par l’Observatoire de l’action communautaire autonome, tout indique que la situation s’est aggravée. 

Dès le début de la crise sanitaire, l’État s’est largement appuyé sur le milieu communautaire afin de répondre aux répercussions sociales de la pandémie.

Les groupes communautaires ont alors, souvent au pied levé et sans consultation préalable, répondu à l’appel dans l’urgence en développant de nouveaux projets, services et activités adaptés à la situation. Les « remerciements » lors des points de presse des autorités publiques ont suivi. Mais le gouvernement en a-t-il alors réellement profité pour reconnaitre les compétences et pratiques des organismes communautaires et de ses travailleurs et travailleuses? L’accent mis sur l’appel au bénévolat afin de venir y combler les besoins de main-d’œuvre dans ce secteur, alors que dans d’autres secteurs (pensons au secteur de la santé ou de l’éducation ou du secteur maraîcher) le gouvernement a préféré offrir des bonifications salariales et des primes de toutes sortes, montre bien, en creux, l’absence de reconnaissance des compétences des travailleurs et travailleuses du secteur. Un peu comme si leur travail pouvait être accompli par « n’importe quelle paire de bras », à coût nul au surplus, pourvu qu’on manifeste de la bonne volonté. 

Lorsqu’on porte plutôt notre attention sur les fonds d’urgence – ponctuels, ad hoc et ciblant les secteurs priorisés par le gouvernement – mis en place en début de pandémie, force est de constater que ceux-ci ont d’abord et avant tout suivi une logique contractuelle permettant de mobiliser une main-d’œuvre au rabais en faisant largement fi de l’autonomie chère aux acteurs du secteur communautaire. Le financement ponctuel et « à la pièce » engendre des emplois temporaires n’offrant aucune stabilité. Cette instabilité est d’autant plus délétère que les salaires associés aux emplois dans le communautaire – largement inférieurs à ce qu’ils pourraient gagner ailleurs – ne permettent pas de pallier à l’inflation et à la hausse des coûts des loyers. Ils sont aussi bien en deçà de la moyenne québécoise. En bonifiant le financement dit « à la mission », non seulement on donne la possibilité aux gestionnaires des organismes d’améliorer les conditions salariales dans le secteur, mais on offre du même coup la possibilité de créer des postes stables et d’ainsi réduire la précarité des travailleurs et travailleuses.

Bien que plusieurs travailleurs et travailleuses du secteur communautaire considèrent leur travail essentiel et portent un profond attachement aux valeurs et pratiques du communautaire, les nombreux entretiens effectués récemment avec des travailleurs et travailleuses du secteur dans le cadre de nos recherches montrent que ceux-ci ne sont pas dupes.

Le recours à la rhétorique de la « vocation », souvent mobilisé afin de les retenir dans le secteur, semble avoir atteint sa limite.

Pour plusieurs, les « remerciements symboliques » leur étant adressés par nos dirigeants politiques et les motions de reconnaissance comme cela fut le cas le 22 février dernier à l’Assemblée nationale ne suffisent plus et prennent plutôt l’allure de l’insulte que l’on ajoute à l’injure. 

Mylène Fauvel Yanick Noiseux

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