Racisme dans le sport : Une athlète asiatique-québécoise réagit aux commentaires de Max Hénault

« Quand on parle de sport compétitif, la question centrale, peu importe la discipline, c’est l’esprit sportif. Et ces propos-là, pour moi, sont antisportifs » affirme Laëtitia Vu, une ancienne championne du Québec de natation artistique.

La semaine passée, Radio-Canada a mis fin au contrat de Max Hénault, un commentateur de planche à neige pour les Jeux olympiques d’hiver. Une décision prise suite aux propos tenus en ondes par M. Hénault, et que plusieurs ont jugé extrêmement déplacés.

« Un peu trop de dumplings… », a dit le commentateur lorsque le planchiste japonais de 20 ans, Takeru Otsuka a manqué une figure. M. Hénault a aussi prononcé à plusieurs reprises le nom de cet athlète en imitant l’accent japonais. Et lorsque le planchiste chinois de 17 ans, Su Yiming a donné une performance digne de la médaille d’argent, M. Hénault s’est exclamé, « Wow! Le petit Chinois qui est tellement impressionnant! ».

« Ce genre de commentaires n’a pas sa place dans le milieu sportif », affirme Laëtitia Vu, une ancienne championne du Québec de natation artistique et l’entraîneuse-chef actuelle du club Brossard Synchro. « Quand on parle de sport compétitif, la question centrale, peu importe la discipline, c’est l’esprit sportif. Et ces propos-là, pour moi, sont antisportifs. » Mme Vu a souvent entendu des gens de son entourage dire des choses de la sorte en tant que blague. L’athlète d’élite craint que la diffusion de ces propos ait l’effet de valider ceux qui disent des commentaires similaires. D’autant que ces propos s’inscrivent dans une longue histoire de racisme asiatique dans le monde du sport.

Les défis d’une athlète asiatique

Mme Vu a commencé à pratiquer la natation artistique à l’âge de onze ans avec le club Brossard Synchro. Très vite, son incroyable talent a été remarqué et elle a tout de suite remporté des compétitions. Après seulement un an dans le sport, elle s’est fait recruter par la directrice générale de la Fédération de natation artistique. Cette opportunité lui aurait donné la chance d’être entraînée par Karine Doré, une ancienne athlète olympique, et d’intégrer l’équipe nationale un jour pour représenter le Canada aux Jeux olympiques. Mais Mme Vu a décliné cette opportunité pour rester avec son club, un environnement qu’elle a jugé plus sain pour elle — un choix qui rappelle celui de Simone Biles l’année dernière, lorsque celle-ci a décidé de se retirer des multiples épreuves olympiques pour soigner sa santé mentale

Laëtitia Vu | Courtoisie

Cela n’a pas empêché Laëtitia Vu de remporter plusieurs prix au cours de sa carrière sportive et notamment, à plusieurs reprises, les titres d’Athlète de l’année au Québec et de Championne du Québec. Mais, elle a décidé de ne pas aller plus loin dans son sport à cause de l’environnement malsain qui y règne. « C’est un sport qui met beaucoup d’importance sur l’apparence physique. J’ai été entraînée par plusieurs athlètes olympiques, et la plupart d’entre elles ont souffert de troubles alimentaires », explique Mme Vu, en précisant qu’en natation artistique, les athlètes doivent se ressembler physiquement. « Je me suis toujours demandé si ces contraintes vont me bloquer, plus je progresse dans le sport. Je ne suis pas blanche, j’ai la peau plus foncée, les cheveux plus foncés. J’ai le physique qu’on recherche en natation artistique, mais je suis de petite taille. Dans une équipe, je sors toujours du lot. »

« Un sport de blancs »

C’est un jour de compétition, alors qu’elle avait seize ans, qu’elle a véritablement pris conscience à quel point la natation artistique est « un sport de blancs ». Une petite fille d’origine asiatique qui était inscrite à un autre niveau de la compétition l’a approchée et lui a demandé son origine, avec des étoiles dans les yeux. « C’est à ce moment que j’ai reconnu que j’étais la seule athlète asiatique de natation artistique de mon calibre au Québec. C’était la première fois que cette petite fille voyait une athlète qui lui ressemblait! », témoigne Mme Vu. 

Cette prise de conscience est aussi le fait d’expériences désagréables. Lors d’un voyage à l’étranger pour un événement sportif, et alors qu’elle était la seule personne racisée de son équipe, elle raconte avoir été la cible de propos discriminatoires de la part de ses coéquipières. « Tout au long du voyage, elles disaient « Tous les Asiatiques se ressemblent ! Ils sont tellement dégueulasses, leur nourriture est atroce ! » J’entendais ça sans arrêt devant moi. Je me suis rendu compte que, si ces commentaires-là sont dits à voix haute, c’est parce qu’ils sont permis dans un environnement sportif. »

Un avenir sportif inclusif

Mme Vu pense que la culture du sport doit changer, et elle n’est pas la seule. En janvier 2021, le Réseau du sport étudiant du Québec (RSÉQ) a commencé à travailler sur une action pour l’équité, la diversité et l’inclusion en sport. Cette action, qui sera dévoilée au public en mars, se penchera sur quatre enjeux, dont le racisme et la place des femmes en sport.

« J’imagine qu’il y a des gens qui peuvent se sentir blessés par les commentaires de M. Hénault. Même s’il n’y avait pas de mauvaises intentions, ce genre de propos peut laisser des traces auprès de ceux qui se sentent visés », affirme Gustave Roel, président-directeur général du RSÉQ. « Les consultations que nous avons faites avec les principaux concernés dans le cadre de l’action nous montrent que l’éducation est nécessaire. Si M. Hénault avait été formé, encadré et sensibilisé à la nature blessante de ses propos, il aurait peut-être pris une approche différente. » Durant ses huit ans au RSÉQ, M. Roel a régulièrement reçu des appels de parents ou d’étudiants qui ont été victimes de discrimination en sport à l’école. Il tient donc à préciser qu’une approche intersectionnelle est primordiale pour rendre le sport plus inclusif, car différents facteurs de marginalisation peuvent être présents dans le même athlète. 

C’est cette approche que Mme Vu, qui est aujourd’hui entraîneuse, prend avec ses élèves. « Je ne tolérerais jamais des propos discriminatoires envers mes athlètes. Je veux qu’elles soient jugées pour leurs efforts, pas leur physique », affirme-t-elle. « Je rêve d’un avenir sportif où personne n’aurait peur d’être jugé pour leur apparence. Je veux qu’elles s’épanouissent dans un sport réellement inclusif, où elles pourront rester intègres à leurs valeurs et se soutenir mutuellement. »

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