David CardL'économiste David Card / Photo originale Roxanne Makasdjian

Monter le salaire minimum ne crée pas de chômage : c’est un prix Nobel qui le dit

Les recherches empiriques en économie contredisent les idées du ministre du Travail du Québec, qui veut limiter la hausse du salaire minimum.

Contrairement à ce qu’on croit souvent, la hausse du salaire minimum ne provoque pas du tout de mises à pied massives. C’est ce qu’ont prouvé les travaux de l’économiste canadien David Card, qui a reçu récemment le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel.

Les travaux de David Card et de ses successeur.e.s contredisent directement les récentes affirmations du ministre québécois du Travail, Jean Boulet. Celui-ci refuse de monter le salaire minimum à 20$ l’heure, comme certains le réclament. Le ministre prétend que cela engendrerait de nombreuses pertes d’emploi et serait donc dangereux pour l’économie.

Or, cette croyance s’appuie sur des théories non fondées qui ont été largement démontées par des études empiriques, appuyées sur des faits concrets.

À partir des années 1940, les théories dominantes en économie supposaient que la hausse du salaire minimum serait néfaste pour l’économie parce qu’elle limiterait la capacité d’embauche des entreprises, créant du chômage. Mais ces théories reposaient sur de simples « hypothèses », met en garde Raphaël Langevin, doctorant en économie à l’Université McGill. Ce « dogme » n’était « absolument pas empirique », ajoute Mathieu Dufour, économiste et professeur à l’Université du Québec en Outaouais. À cette époque, explique-t-il, « il n’y avait pas grand monde qui était allé faire des tests sur le terrain ».

« C’est un chantage qui a longtemps été efficace, mais quand on prend le temps d’analyser les données, on voit que c’est complètement faux. »

Raphaël Langevin

Ainsi, au début des années 1990, David Card et son collègue Alan Krueger ont voulu vérifier la validité des théories dominantes. Ils ont donc observé le New Jersey et la Pennsylvanie, deux États voisins aux réalités similaires. Sauf que le premier avait augmenté le salaire minimum, et pas le second. Les deux chercheurs ont comparé la situation de l’emploi dans certaines entreprises similaires d’un côté et de l’autre de la frontière. Résultat : le chômage n’avait pas évolué différemment au New Jersey malgré la hausse du salaire minimum.

« Maintenant, on sait qu’on a le droit de hausser le salaire minimum sans craindre des effets catastrophiques. »

Mathieu Dufour

Les recherches menées depuis ce temps ont confirmé celles de Card et Krueger. « Aujourd’hui, le consensus scientifique dit que les effets bénéfiques compensent les effets négatifs. C’est kif-kif », explique Mathieu Dufour.

En effet, quand les entreprises sont forcées de mieux payer leurs employé.e.s, cela fait augmenter les salaires dans la société en général. Quand les gens gagnent plus, les entreprises profitent de la demande accrue. « C’est un retour de balancier », résume Raphaël Langevin.

« Si tu donnes plus d’argent aux gens qui n’en ont pas beaucoup, ils n’iront pas le dépenser aux Bahamas! »

Mathieu Dufour

Il serait même possible d’augmenter fortement le salaire minimum sans jamais provoquer une vague de licenciements, poursuit Raphaël Langevin. « Absolument aucune recherche n’a démontré qu’il y aurait une limite passée laquelle la hausse du salaire minimum créerait une catastrophe économique. » Cela va encore à l’encontre des idées du ministre Boulet, selon qui l’accroissement du salaire minimum doit à tout prix être contrôlé et graduel.

Le gouvernement Legault promet de remonter bientôt le salaire minimum provincial, qui est actuellement de 13,50$ l’heure. Le grand patron de Cogeco, Louis Audet, a même réclamé qu’il soit fixé à 20$ l’heure, mais le ministre du Travail s’y oppose, tout comme le Conseil du patronat du Québec et la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante.

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