Mathilde TrouPhoto : Marie Sébire

Ce que peuvent faire les municipalités contre les violences conjugales

« Les municipalités, en tant que gouvernement de proximité, peuvent aider à la fois les victimes de violence conjugale et les organismes qui soutiennent ces victimes. »

Seize féminicides ont été perpétrés au Québec depuis le début de l’année. Alors que les candidates et candidats aux élections municipales sont en campagne électorale, nous avons demandé à  Mathilde Trou, coresponsable des dossiers politiques et chargée des communications pour le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, comment ce palier gouvernemental peut prévenir et lutter contre les violences conjugales.

Pivot : D’après vous, quel est le rôle des municipalités dans la lutte contre la violence conjugale ?

Mathilde Trou : Les municipalités, en tant que gouvernement de proximité, peuvent aider à la fois les victimes de violence conjugale et les organismes qui soutiennent ces victimes.

En 2006, [le regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale] leur a demandé de devenir « Alliées contre la violence conjugale ». C’était assez simple, il fallait simplement qu’elles adoptent une résolution au conseil municipal, et qu’elles affichent cette résolution pendant les 12 jours d’actions contre la violence faites aux femmes. Cela permettait d’envoyer le message aux citoyens de leurs communautés qu’elles n’acceptaient pas la violence conjugale, qu’elles voulaient lutter contre et que les victimes pouvaient en parler.

Ça, c’était le premier pas. En 2018, on leur a demandé de poser des gestes concrets. On a produit des dépliants pour leur dire, voilà tous les gestes que vous pouvez poser, selon les ressources de votre municipalité. 

P. : Quelles sont les actions concrètes qui ont été posées par les municipalités ?

M.T. : C’est très variable. Certaines municipalités vont offrir des encarts publicitaires gratuits dans les journaux municipaux. Ce sont de petits gestes, mais qui sont importants pour faire connaître les services de la maison d’aide et d’hébergement de leur territoire.

[La municipalité de Saint-Barnabé-Sud] a pris l’initiative de déclarer l’hôtel de ville un lieu sécuritaire pour les femmes victimes de violence conjugale. Cela va permettre aux femmes de se rendre à l’hôtel de ville pour une raison administrative sans éveiller les soupçons du conjoint. Une fois arrivées, elles peuvent dire qu’elles sont victimes de violence conjugale et qu’elles cherchent de l’aide. Les employés municipaux ont été formés par l’une de nos maisons d’aide et d’hébergement pour savoir comment réagir de manière adéquate, comment orienter les victimes. Cela a aussi été fait en partenariat avec la Sûreté du Québec. Cela permet de mettre en sécurité la femme en fonction de sa situation. Cette initiative-là va être reprise par une dizaine de municipalités adjacentes. Donc, ça fait des petits !

Ce n’est pas à la portée de toutes les municipalités. Il faut que les locaux soient sécuritaires, que les portes puissent être barrées. Il faut travailler avec la Sûreté du Québec, avec la maison d’aide et d’hébergement. Mais cela démontre que quand il y a une volonté, cela fonctionne.

P. : Entre l’encart publicitaire et des mesures de cette envergure, y a-t-il d’autres mesures qui peuvent être prises ?

M.T. : On dit aux municipalités qui ont une maison d’aide et d’hébergement sur leur territoire, allez la voir ! Rencontrez-là une fois par année et demandez-lui quels sont ses besoins.

Certaines mesures ne nécessitent pas beaucoup de financement. Par exemple, prêter un local à la maison d’aide et d’hébergement pour ses formations ou pour rencontrer les femmes. En temps de pandémie, l’espace s’est rétréci pour respecter les mesures sanitaires. Donc, on a besoin de locaux.

On leur propose aussi d’organiser des ateliers de sensibilisation auprès de la population.

D’autres choses qui peuvent être utiles, c’est de demander à la municipalité de louer un entrepôt. Comme ça les femmes peuvent y laisser leurs effets personnels avant de partir de leur domicile. Également, un partenariat qui permet aux femmes de laisser leurs animaux domestiques dans un refuge gratuitement, ça peut les aider. C’est parfois une stratégie du conjoint de dire « si tu me quittes, je vais tuer le chat, le chien ».

On ne veut pas que les employés municipaux deviennent des intervenants ou des spécialistes de la violence conjugale.

Ce qu’on cherche à travers [la campagne « Municipalités Alliées »], c’est d’en faire des courroies de transmission entre les femmes et les maisons d’aide et d’hébergement. On ne veut pas faire peser le fardeau sur les employé.es des municipalités, mais faire en sorte que si une femme vient les voir et qu’il y a une problématique de violence conjugale, on puisse les rediriger directement vers des ressources spécialisées.

Juste une petite formation donnée par les maisons d’aide et d’hébergement sur comment réagir, quelle attitude adopter et vers quelles ressources référées. Ça prend une heure, et ça fait que la personne en face se sent plus outillée pour répondre.

P. : Voyez-vous un impact de la crise du logement actuelle sur les femmes victimes de violence conjugale ?

M.T. : Oui, on voit que les femmes vont rester plus longtemps en maison d’aide et d’hébergement parce qu’elles ne trouvent pas de logement. Il y a des femmes qui seraient vraiment prêtes à partir de la maison. Elles ont réussi à quitter leur conjoint, elles se sentent mieux, elles sont autonomes. Mais avec la crise du logement, cela devient très difficile.

Au niveau des HLM, cela fait longtemps que c’est compliqué. Mais là, c’est au niveau du logement privé que soit les prix sont trop élevés, ou c’est simplement qu’il n’y en a pas dans certaines régions. Cela fait que les femmes restent plus longtemps en maison d’aide et d’hébergement, ce qui empêche d’autres femmes d’arriver.

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P. : Pensez-vous que cette question prend la place qu’elle devrait dans les campagnes électorales municipales ?

M.T. : C’est sûr qu’on aimerait que cela fasse les entêtes de toutes les plateformes électorales. Malheureusement, ce n’est pas le cas. La campagne ne bat pas encore son plein, mais on sent que ça va être un sujet plutôt secondaire. Par contre, ce qui nous donne de l’espoir c’est que malgré les 16 féminicides, c’est encore traité par les médias comme quelque chose d’important. Ce n’est pas relégué aux faits divers. On profite aussi de l’actualité pour rappeler aux candidats que la violence conjugale, ça se passe en ce moment, et on les encourage à en parler dans leur campagne électorale.

P. : On a parlé des élus, mais que peuvent faire les citoyennes et citoyens pour contribuer à la lutte contre la violence conjugale ?

M.T. : On l’a vu, il y a vraiment une prise de conscience cette année. À cause des féminicides, tout le monde s’est dit « mais qu’est-ce que je peux faire pour arrêter ces tragédies ? » À chaque fois, on dit aux proches: si vous avez des doutes, si vous avez des questions, appelez dans nos maisons d’aide et d’hébergement. Les intervenantes vont aussi répondre aux questions des proches, des professionnels, etc.

Faire plus attention aussi, être plus attentif aux femmes qui nous entourent. Parfois, c’est difficile, on ne sait pas comment réagir. Souvent, on veut aider, mais on ne sait pas trop comment aborder le sujet, c’est délicat. Mais ça peut juste commencer par « comment tu vas ? », « est-ce que ça va bien dans ton couple ? », « j’ai vu que… », « j’ai entendu que… », « il me semble que… ». Juste y aller avec les faits, pas trop d’émotions. Même si la personne répond que tout va bien, elle saura que quelqu’un s’intéresse à ça et le jour où elle voudra en parler elle pourra revenir. C’est la petite graine qu’on sème, qui un jour peut porter fruit.

Si vous êtes victime de violence conjugale, vous pouvez  appeler la ligne de SOS violence conjugale au 1-800-363-9010 ou consulter leur site Web : sosviolenceconjugale.ca

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