Halloween : déguiserez-vous vos enfants en antifas?

Francis Dupuis-Déri Chroniqueur · Pivot
Partager

Halloween : déguiserez-vous vos enfants en antifas?

À en croire Donald Trump et nos polémistes locaux, les anti-fascistes sont des terroristes autoritaires et multi-millionnaires qui contrôlent l’université et la police, menaçant de détruire le pays.

Si plusieurs se demandent si Donald Trump est fasciste, au moins sait-on maintenant qu’il est anti-anti-fasciste. Le président a en effet signé un décret exécutif désignant « antifa » comme une « organisation terroriste intérieure ».

Notre politicien populiste Éric Duhaime a fait écho au président en déclarant qu’« il y a de sérieuses questions à se poser au sujet des antifas. Cette organisation vient d’être classée terroriste au sud de nos frontières. Nos gouvernements doivent les avoir à l’œil ». Et des polémistes d’extrême droite d’ici, comme Alexandre Cormier-Denis, en ont profité pour appeler au renvoi d’universitaires québécois, supposément « antifas ». Considèrent-ils déjà le Québec comme le 51e État des États-Unis?

Plus sérieusement, quelques maisons d’édition progressistes d’ici ont réagi par une déclaration commune, exprimant leurs inquiétudes quant aux « répercussions possibles de cette décision politique sur la liberté d’expression et sur les formes culturelles et intellectuelles de l’anti-fascisme, qui incluent des ouvrages » publiés au Québec et aux États-Unis.

Donald Trump a renchéri quelques jours plus tard, animant un panel sur les « antifas » auquel participaient des membres de son cabinet et de jeunes influenceurs sur le Web, des membres de Turning Point USA – le groupe fondé par Charlie Kirk – et de think tanks conservateurs.

Devant ces réactionnaires, Trump a répété que les « antifas » constituent « une organisation terroriste » d’« anarchistes payés » qui « veulent détruire notre pays ». Selon sa secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, ce réseau « est tout aussi sophistiqué » et « dangereux » que l’État islamique, le Hamas et le Hezbollah!

Voilà qui rappelle les hallucinations d’analystes comparant, après le 11 septembre 2001, le Black Bloc et Al-Qaïda, comme si fracasser une vitrine de banque avec un bâton était la même chose que de détourner des avions pour détruire le World Trade Center.

Terroristes ou manifestant·es?

D’ailleurs, le président a surtout parlé des manifestations devant des bâtiments du Service de l’immigration et des douanes (ICE), à Portland en particulier.

Même refrain chez les influenceurs expliquant avoir risqué leur vie pour infiltrer ces manifestations et les filmer discrètement. L’un d’eux était si bien infiltré qu’il a été arrêté par la police, selon lui contrôlée par « les violents bandits antifas ».

Une autre influenceuse a fièrement annoncé avoir repéré, à quelques pas des bâtiments de ICE à Portland, une maison où les antifas planifieraient des « opérations paramilitaires » et même – tenez-vous bien – partageraient des repas!

Ce spectacle d’acrobaties pathétiques s’accompagne d’une intensité et d’un élargissement de la répression.

Un autre a expliqué : « J’ai parlé aux voisins des bâtiments de ICE et ils ne peuvent dormir à cause du bruit incessant des manifestations. » Ces « terroristes » ont inventé l’attentat sonore!

Enfin, un représentant de Turning Point a rappelé que « les antifas sont actifs depuis la république de Weimar ». Qu’essayait-on de démontrer avec cette référence au régime parlementaire allemand aboli en 1933 par un certain Adolf Hitler? Mystère…

« Vous êtes d’incroyables patriotes », s’exclamait pour sa part le président après chaque intervention, évoquant à répétition les centaines de meurtres dans les villes gérées par les démocrates, mais sans établir aucun lien avec les antifas.

Anarcho-milliardaires?

Comme Mathieu Bock-Côté, le président croit que les « antifas » sont très riches, puisque leurs affiches sont imprimées « sur du très beau papier », a-t-il dit le plus sérieusement du monde.

On a brandi des rapports de think tanks qui révéleraient d’où viennent les millions de dollars permettant aux « antifas » d’entretenir leurs « départements de relations publiques et de marketing ». D’abord de George Soros, évidemment, puis de milliardaires, y compris de Suisse, et des organismes pour sans-abris, contrôlés par les antifas pour siphonner les impôts des contribuables.

« Il y a de sérieuses questions à se poser au sujet des antifas. […] Nos gouvernements doivent les avoir à l’œil. »

Éric Duhaime

Les « centaines de millions de dollars » ainsi accumulés permettraient d’entretenir un « protest industrial complex » (un « complexe manifesto-industriel », en écho au complexe militaro-industriel) auquel participeraient bien d’autres groupes, dont le mouvement pour le droit au logement, les socialistes démocrates et l’Association de tir socialiste – qui défend le droit des personnes trans de porter des armes.

Se voulant rassurante, la procureure générale Pamela Bondi a expliqué que s’en prendre à ce financement permettra de « détruire toute l’organisation, du sommet à la base ». Elle va tomber de haut quand elle réalisera que les organisations anarchistes n’ont pas de sommet…

Le monde à l’envers

S’en sont suivies des questions de journalistes sympathiques à Trump, qui lui ont demandé s’il allait désigner les antifas comme une organisation terroriste « internationale ».

« Oui! », ont répondu en chœur les invité·es dont le président venait de solliciter l’avis, avant de dire « Eh bien! Qu’on le fasse », à l’attention de son secrétaire d’État, Marco Rubio.

Enfin, une journaliste a demandé au président s’il savait que des antifas s’étaient infiltré·es pour fomenter la violence dans la foule qui a pris d’assaut le Capitole, en janvier 2020. Non seulement Trump le savait, mais il a précisé que ces antifas étaient alors déguisé·es en partisans de son mouvement Make America Great Again (MAGA). Personne n’a semblé réaliser que selon cette théorie, le président aurait libéré des antifas de prison lorsqu’il a gracié des centaines d’émeutier·es condamné·es pour l’émeute du Capitole.

Qu’on en rie ou qu’on en pleure, ce spectacle d’acrobaties pathétiques s’accompagne d’une intensité et d’un élargissement de la répression étatique et même populaire.

Trump a répété que les « antifas » constituent « une organisation terroriste » d’« anarchistes payés » qui « veulent détruire notre pays ».

Comme on pouvait s’y attendre, Mark Bray, professeur d’histoire aux États-Unis et auteur du livre L’antifascisme : son présent, son passé et son avenir (publié en français chez Lux), a été la cible d’une campagne de diabolisation, orchestrée par le comité Turning Point de son université, qui a lancé une pétition pour qu’il en soit renvoyé, avec une référence au décret exécutif présidentiel, sans compter les menaces de le tuer dans sa classe. Son université lui a heureusement permis de s’exiler en Europe.

Plusieurs médias ont rapporté cette nouvelle, mais qu’en disent nos champions de la liberté académique de Québecor, qui ont tellement déchiré leurs chemises pour la liberté d’expression, depuis des années, qu’ils se promènent sans doute torse nu aujourd’hui?

Pour le professeur Bray, pas un mot. Il faut dire que voilà des années que Mathieu Bock-Côté, Joseph Facal, Richard Martineau et même Christian Rioux, au Devoir, dénigrent les « antifas » et les accusent même d’être « fascistes ».

On s’enfonce donc toujours plus profondément dans ce monde à l’envers, où manifester est un acte « terroriste », les anarchistes sont multi-millionnaires, les « antifas » sont « fascistes » et identiques à l’État islamique, les défenseur·es de la liberté académique ne défendent pas celle d’un professeur qui doit s’exiler et les influenceurs réactionnaires décident qui sont les « organisations terroristes internationales ».

Ces terres inhospitalières sont si étranges qu’y règne même un président anti-anti-fasciste.