Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font

Martin Forgues Chroniqueur · Pivot
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Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font

On excuse constamment la pleutrerie des grands médias et des institutions politiques face aux horreurs génocidaires et fascistes.

Michel Chartrand disait des nationalistes québécois qu’ils « pardonneront les pires turpitudes » au Parti québécois.

« Ils sont prêts à oublier qu’il existe une différence énorme entre le nationalisme et une véritable libération nationale. Raison pour laquelle j’ai toujours été contre ces “nationaleux” qui voulaient sauver la langue et laisser crever ceux qui la parlent », poursuivait-il dans la revue Zone libre à l’été 1977.

Le mythique syndicaliste dénonçait ainsi la mainmise petite-bourgeoise sur la lutte pour l’indépendance du Québec, venue avec le triomphe électoral péquiste de 1976, après que le parti de René Lévesque ait plus ou moins forcé les radicaux à baisser leur pavillon au nom d’une sibylline convergence qui ferait se côtoyer socialistes révolutionnaires et grands patrons du Québec inc. alors émergent.

La cellule Chénier et les patrons de Cascades, Bombardier et Oasis, main dans la main vers un pays fondé sur des rêves et des aspirations qui seraient communes aux uns et aux autres?

Avouez que c’est pour le moins assez saugrenu, comme idée.

C’est pourtant à ce genre de carnaval que nous convient sans cesse les bien-pensant·es de l’extrême centre et leurs relais dans les médias des gens de bien, qui se compromettent à qui mieux mieux avec les hauts échelons du pouvoir capitaliste et impérialiste et qui voudraient qu’on ne leur en tienne pas rigueur, voire qu’on les applaudisse.

Silence médiatique

Prenez, par exemple, les grands médias québécois confrontés à l’horreur génocidaire à Gaza.

Dimanche, les massacreurs de Tsahal ont délibérément assassiné un groupe de journalistes cette semaine, portant le total de reporters tué·es à Gaza à 242, selon l’ONU.

Les nouveaux martyrs de l’information se nommaient Anas al-Sharif, Mohammed Qreiqeh, Ibrahim Zaher, Mohammed Noufal, Moamen Aliwa et Mohammed al-Khaldi. Dans le cas d’al-Sharif, ça faisait déjà deux ans qu’il subissait le harcèlement et les menaces de Tsahal.

Lui et de nombreux·euses journalistes palestinien·nes agissaient en réel·les et dignes représentant·es du quatrième pouvoir, pendant que notre propre classe journalistique largement repue et embourgeoisée se pince les lèvres en balbutiant les mots que ses patron·nes lui interdisent toujours de prononcer.

« PALESTINE »
« GÉNOCIDE »
« FAMINE ORGANISÉE »

(Car il n’y a de famine à Gaza que celle provoquée à dessein par les fossoyeurs de la Knesset. Gaza n’est pas affamée, Israël affame Gaza).

Les bien-pensant·es de l’extrême centre et leurs relais dans les médias des gens de bien se compromettent à qui mieux mieux avec les hauts échelons du pouvoir capitaliste et impérialiste.

Je salue au passage les journalistes qui ont le courage de dénoncer la lourdeur de cette chape de plomb plantée et piquée par des patron·nes de « l’information » inféodé·es au pouvoir qu’ils et elle sont censé·es tenir en joue!

On a enfin eu droit, lundi, à une sortie publique d’une cinquantaine de journalistes du Québec (dont mon ami Fabrice de Pierrebourg, qui sonne l’alarme depuis des mois) pour exprimer leur solidarité avec leurs collègues de Gaza.

Et il aura fallu ce plus récent carnage pour que la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) se fende enfin d’un semblant de dénonciation de ce crime contre l’Humanité qu’est le meurtre ciblé de journalistes, qui dure depuis des mois. Et encore, la FPJQ se cache derrière les mots de Reporters sans frontières.

Juste le titre qui coiffe le communiqué – « Journalistes tués à Gaza : un conflit qui n’en finit plus » – respire la pleutrerie qui caractérise l’extrême centre ici représenté par la FPJQ. Ce n’est pas un « conflit », c’est un génocide. Point.

Rappelons qu’il y a six mois déjà, des dizaines de journalistes avaient signé une pétition demandant à la FPJQ de dénoncer les violations de la liberté de presse par Israël. L’organisme avait alors rejeté l’appel du revers de la main, prétextant que ce n’était pas son rôle de se prononcer sur les questions internationales.

Poltronnerie politique

Mais les poltrons ne se trouvent pas que dans les bureaux des boss des médias des gens de bien.

La classe politique en regorge, elle qui dans son ensemble refuse encore à ce jour de freiner son glissement vers le mauvais côté de l’Histoire, s’obstinant à défendre le statu quo extrême-centriste qui serait, selon elle, le seul rempart efficace contre le fascisme.

Quand elle ne repique pas carrément les idées de la droite la plus sordide.

Mais le (néo-)libéralisme a depuis longtemps fait la démonstration que sa complaisance et sa mollesse envers l’extrême droite – inversement proportionnelle à sa propension à attaquer sans répit la gauche plus radicale – le rendent plutôt soluble et facilite l’émergence et la consolidation du fascisme.

Ils voudraient qu’on ne leur en tienne pas rigueur, voire qu’on les applaudisse.

Mais les forces politiques extrême-centristes peuvent toujours compter sur l’absolution inconditionnelle que leur accordent sans cesse les médias des gens de bien, eux-mêmes épurés de leurs péchés par une société étourdie qui redoute encore plus les méchants radicaux de gauche et leurs médias « militants ».

Mieux encore, tous ces couards voudraient quand même qu’on les félicite pour leurs prises de position mollassonnes, et qui arrivent toujours trop tard – quand elles arrivent.

Comme les nationalistes québécois avec le PQ, on pardonnera aux partis politiques et aux grands médias leurs pires turpitudes.