Les présidents africains aux États-Unis : micro-agression et gaslighting historique

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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Les présidents africains aux États-Unis : micro-agression et gaslighting historique

Le président américain a félicité la maitrise de l’anglais du président du Libéria – un pays fondé par d’anciens esclaves afro-américains!

Lors d’un mini-sommet africain aux relents coloniaux, le président Trump a récemment rencontré les présidents du Libéria, du Sénégal, de Mauritanie, de Guinée-Bissau et du Gabon. Comme d’habitude, l’intérêt du président est transactionnel : il vise les terres rares.

Les peuples de ces pays sont « des gens merveilleux » comme les qualifie le président. Quelle ironie, alors que son administration a réduit sa contribution à l’aide internationale et a officiellement démantelé l’USAID – sans l’intervention du Congrès, ce qui est illégal. Des millions de personnes en mourront, dont plusieurs vivent dans les pays d’Afrique.

Les mots créent des mondes. Lors de cette rencontre, le président Trump a félicité le président du Libéria, Joseph Boakai, pour sa maitrise de la langue anglaise – sa langue maternelle et la langue officielle du pays!

Dans le contexte où ces propos s’adressent à une personne racisée, il s’agit là d’une micro-agression.

Qu’est qu’une micro-agression?

C’est au courant des années 1970 que le psychiatre Chester M. Pierce a inventé le terme « micro-agression » pour décrire les insultes subtiles et les rabaissements dont les Afro-Américain·es font régulièrement l’objet.

Les micro-agressions sont une conséquence de la racialisation et une manifestation de la suprématie blanche. Cette idéologie, comme la définit la militante Alexandra Pierre, est « fondée sur un système complexe de croyances sous-entendant la suprématie des valeurs culturelles et des normes des peuples d’origine européenne par rapport aux autres groupes humains. La suprématie blanche s’enracine dans l’histoire (pensons à la colonisation et à l’impérialisme) et dans les institutions (justice, éducation, etc.). »

« Les “Blancs” seraient ainsi habilités à dominer politiquement, économiquement et socialement les “non-Blancs”. »

Depuis lors, l’utilisation du concept de micro-agression a été étendue à tout groupe marginalisé.

Les micro-agressions sont symptomatiques de problèmes systémiques, c’est pourquoi elles doivent être dénoncées – à plus forte raison dans un contexte de relations internationales!

Les micro-agressions peuvent prendre la forme de commentaires désinvoltes et communiquent des insultes hostiles, désobligeantes ou négatives envers les minorités raciales. Elles se présentent comme des indignités verbales, comportementales ou environnementales, brèves mais qui se répètent au quotidien.

Elles sont le résultat de préjugés et de stéréotypes implicites et elles peuvent être conscientes et intentionnelles ou non.

Elles se manifestent également sous forme de micro-invalidations qui discréditent les sentiments et les expériences vécues par des personnes discriminées. Elles peuvent engendrer un syndrome d’imposteur chez la personne ciblée.

Cela s’apparente au gaslighting racial, soit cette façon dont les individus ou les institutions tentent de remettre en question la perception de la réalité par les personnes racisées afin de maintenir leur contrôle, leur supériorité et ultimement leur pouvoir. Le gaslighting racial se manifeste lorsqu’une personne blanche entend une histoire d’injustice raciale et qu’elle nie cette expérience en prétendant que la personne racisée a dû faire quelque chose de mal ou qu’elle imagine le racisme.

Les micro-agressions peuvent notamment entretenir une culture du groupe dominant dans le milieu de travail. Ultimement, elles peuvent avoir des répercussions sur l’évaluation des employé·es racisé·es ou marginalisé·es. Les micro-agressions sont symptomatiques de problèmes systémiques au sein des organisations. C’est pourquoi elles doivent être dénoncées – à plus forte raison dans un contexte de relations internationales!

Par leurs effets cumulatifs, les conséquences des micro-agressions sont émotionnelles, comportementales et cognitives. À long terme, elles entraînent des conséquences psychologiques et physiologiques dévastatrices chez ceux et celles qui les subissent.

Relations coloniales avec le Libéria

Revenons donc au commentaire de Trump envers Joseph Boakai.

Souligner à une personne noire ou racisée sa maitrise de la langue anglaise charrie des préjugés et des jugements discriminatoires. Par ce commentaire, on sous-entend que seuls les euro-descendant·es peuvent maitriser parfaitement la langue anglaise – ou française.

Cela trahit toute une vision des pays non occidentaux, de leur valeur et de leur place dans l’ordre international.

Cette ignorance de l’histoire est une forme de gaslighting.

Or, il existe un lien significatif entre les États-Unis et le Libéria : ce pays a été fondé par des esclaves afro-américain·es libéré·es en 1822, avant de déclarer son indépendance en 1847, à l’époque coloniale.

Abraham Lincoln a officiellement reconnu l’indépendance du Libéria en 1862. Ce pays a conservé une grande partie de l’héritage américain et la culture, les monuments et les institutions libériennes ont une forte influence afro-américaine.

Cette ignorance de l’histoire est également une forme de gaslighting. Ce comportement du président Trump n’est pas anodin. Il s’inscrit dans un exercice visant à effacer des aspects du passé afin de justifier – en plus des politiques ouvertement racistes – des politiques de « daltonisme » racial (colorblindness) qui ignorent la discrimination et le racisme et traitent tout le monde de la même façon, faisant fi des legs historiques et de leurs conséquences systémiques.

Dans le contexte de la deuxième Décennie internationale des personnes afro-descendantes de l’ONU, lors de laquelle la reconnaissance des conséquences du racisme systémique et les réparations sont centrales, ce gaslighting est inquiétant, mais n’a rien de surprenant.

Les commentaires du président américain ne sont pas anodins. Ils exposent le fait que la personne qui en est la cible est présumée ne pas avoir la même humanité que son interlocuteur. Joseph Boakai serait, en quelque sorte, un citoyen de seconde zone ou un président de seconde zone!