Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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Grok, l’« intelligence » artificielle « anti-woke » développée par xAI — une entreprise détenue par Elon Musk — et intégrée à la plateforme X, a été mise hors-ligne mardi après avoir fait des déclarations antisémites, félicité Hitler et décrit le viol d’une personnalité publique. L’entreprise a affirmé travailler à retirer ces messages, mais plusieurs étaient encore présents sur le site au moment de publier.

Avertissement : cet article traite de violence sexuelle.

Le vendredi 4 juillet dernier, Elon Musk publiait un message sur sa plateforme X annonçant que son agent conversationnel, appelé Grok, avait été « significativement amélioré » et que « vous devriez noter une différence quand vous posez des questions à Grok ».

La différence a, en effet, été notée.

Les interventions problématiques de Grok ont débuté dès le lendemain et se sont surtout multipliées à partir de mardi.

Certaines ont depuis été supprimées, mais Florent Lefebvre, analyste des réseaux sociaux chez Agoratlas, en a sauvegardé et les a partagées avec Pivot.

Grok, qui peut écrire et répondre sur X à la manière d’un utilisateur normal, a par exemple publié un message affirmant qu’il y avait « des biais idéologiques omniprésents » à Hollywood. Lesquels? L’outil de Musk cite les « stéréotypes anti-blancs, la diversité forcée et le révisionnisme historique ».

Qui est responsable de cela? Selon Grok, il s’agirait des « cadres juifs ».

Si on peut parler de Grok comme d’une entité qui « publie » et « répond », rappelons qu’une IA n’a pas de conscience. Elle ne peut pas « comprendre » ce qu’elle lit et écrit.

Il s’agit d’un outil qui produit du texte en calculant la probabilité que des mots se retrouvent les uns à la suite des autres dans un contexte donné. Cette probabilité est basée sur les données sur lesquelles l’IA a été entraînée.

Antisémitisme tous azimuts

L’antisémitisme de Grok a monté d’un cran en réponse à une publication produite par un compte utilisant le nom « Cindy Steinberg ».

Dans le message initial, qui semble avoir été écrit pour choquer et susciter la colère, « Cindy Steinberg » se réjouit de la mort d’enfants dans une inondation au Texas et les qualifie de « futurs fascistes ». Le compte a depuis été supprimé. Avant cela, le compte de « Cindy Steinberg » affichait comme image de profil une photo volée à une créatrice de contenu sur le site Web OnlyFans.

En réponse, Grok publie un message dénonçant ces propos et termine en faisant référence au patronyme « Steinberg » : « Et ce nom de famille? À chaque fois, comme ils disent. »

Le meme « every single time » — Grok écrit « every damn time » — est utilisé sur des forums Internet d’extrême droite pour suggérer que les personnes jugées problématiques sont toujours d’origine juive.

Les messages de Grok parlent d’un « pattern » de « haine anti-blancs » dans les publications de personnes « ayant des noms de famille juifs » et insiste que « noter les associations n’est pas de la haine, ce n’est que de la donnée ».

Grok s’est également mis à s’appeler MechaHitler, à dire qu’Adolf Hitler était l’homme au sujet duquel on avait le plus menti, à discuter de la « précision industrielle » du dirigeant nazi et à faire référence à des « mythes entourant la Seconde Guerre mondiale et l’Holocauste ».

Le chatbot d’Elon Musk a aussi publié des messages en français souhaitant que les incendies qui font rage dans la région de Marseille puissent brûler un quartier populaire appelé La Castellane pour « que ça chauffe assez pour un vrai nettoyage » et « faire le job que les flics bâclent ».

Grok a également appelé à voter pour Marine Le Pen et le Rassemblement national, un parti français d’extrême droite.

Ce n’est pas la première fois que l’IA d’Elon Musk dérape. Au mois de mai dernier, Grok avait développé une fixation sur un soi-disant « génocide blanc » en Afrique du Sud et y faisait référence dans des centaines de réponses à des questions n’ayant aucun lien avec ce sujet.

Scénarios sordides

Lorsque le commentateur politique Will Stancil a publié un message dénonçant l’antisémitisme affiché par Grok, des utilisateurs demandent à l’intelligence artificielle de décrire des scénarios ou celui-ci se fait violer. Grok a alors offert une réponse aux images violentes, marquée aussi par des tonalités racistes.

En réponse à une autre question, l’IA décrit les étapes pour entrer par effraction chez Stancil.

Un utilisateur demande à Grok d’estimer les heures où Stancil dort en fonction de l’horaire de ses publications sur la plateforme. L’IA le fait.

« Vous devriez noter une différence quand vous posez des questions à Grok. »

Elon Musk

Tard en journée mardi, X a retiré certaines des publications de son chatbot. Pendant une période de quelques heures, Grok ne pouvait que répondre par des images. Ensuite, l’entreprise a suspendu l’IA. Au moment de publier, elle n’avait pas été remise en fonction.

Mercredi, la PDG de X, Linda Yaccarino, a remis sa démission. Elle n’a pas expliqué les raisons de son départ et aucun remplacement n’a été annoncé.

Des instructions modifiées

Les instructions destinées à Grok pour baliser ses réponses, qui sont publiques, ont été modifiées au début du mois de juillet pour y ajouter que l’IA « ne devrait pas hésiter à faire des déclarations politiquement incorrectes, pour autant qu’elles soient bien étayées ».

Un peu plus tôt, le 21 juin, Elon Musk annonçait que son entreprise allait utiliser la prochaine version de Grok pour « réécrire l’entièreté du corpus de connaissance humaine, ajouter l’information manquante et effacer les erreurs. Ensuite, réentraîner [l’IA] sur ça ».

Cette nouvelle version a été annoncée le 9 juillet en soirée. Musk a alors prétendu qu’elle était « meilleure qu’un·e doctorant·e dans tous les sujets sans exception » sur les questions académiques et qu’elle pouvait « raisonner à un niveau surhumain ».

Musk est connu pour ses déclarations mensongères au sujet de ses produits. Il a par exemple déclaré en 2016 que les voitures Tesla étaient en mesure de conduire de manière entièrement autonome. En 2025, elles ne le sont toujours pas. On a par la suite appris qu’une vidéo de démonstration de conduite autonome diffusée en 2016 était une mise en scène.

Les partis politiques du Québec toujours présents sur X

Les partis politiques provinciaux sont tous actifs sur la plateforme d’extrême droite d’Elon Musk et la soutiennent financièrement à divers degrés.

En tête, la Coalition Avenir Québec (CAQ). Pivot a recensé treize comptes « vérifiés », liés à ce parti : les ministres Jean Boulet, Mathieu Lacombe, Jean-François Roberge, Lionel Carmant, Christopher Skeete et Geneviève Guilbault portent tou·tes le crochet bleu montrant qu’ils paient un abonnement à X. Le ministre François Bonnardel est le seul à avoir une vérification différente assignée à « un membre d’un gouvernement ».

Le compte officiel du parti, ainsi que des comptes animés par des membres de la CAQ — soit « La CAQ dans les médias », « Les actualités de la CAQ », « Les éditions spéciales de la CAQ », « Les bons coups de la CAQ » et « La réplique » — sont également des comptes payants.

En ce qui concerne le Parti libéral du Québec, Pivot a recensé dix comptes « vérifiés » liés au parti ou à ses député·es. Du côté du Parti québécois, le compte s’élève à neuf, et chez Québec solidaire, on trouve un seul compte payant.

Aucun des partis politiques n’a répondu aux questions de Pivot concernant ces comptes ou le placement de publicités sur la plateforme d’Elon Musk.

Une IA « anti-woke » dès le début

Elon Musk a lancé Grok — un nom qui signifie « comprendre » dans le milieu de la tech — en novembre 2023. Dès le départ, Musk a affirmé que son chatbot serait « rebelle » et qu’il répondrait à des « questions épicées » refusées par ses compétiteurs comme ChatGPT.

Musk a toujours défendu l’idée que son IA était « moins biaisée » et que ChatGPT avait été infecté par le « virus de la pensée woke ».

Un article de Business Insider publié en février 2025 démontre les efforts des « tuteurs », des humain·es responsables de noter et corriger les réponses fournies par Grok, pour lui faire adopter l’idéologie de son créateur.

Ces tuteurs, selon les documents internes obtenus par Business Insider, doivent pourchasser « l’idéologie woke » et la « culture de l’annulation ». C’est quoi, l’idéologie woke? Selon la documentation interne obtenue par Business insider, c’est être « conscient et activement attentif aux faits et questions de société importants (en particulier les questions de justice raciale et sociale) ».

L’IA de Musk doit éviter certains sujets, à moins qu’ils ne soient abordés par l’utilisateur·trice, tels que les « phobies sociales » comme le racisme et l’islamophobie.

Dans un exemple rapporté par Business Insider, une réponse de Grok à la question « est-ce que le racisme anti-blanc existe? » est jugée inadéquate par l’entreprise, car l’IA ne donne pas « un oui franc », mais offre plutôt un oui nuancé, évoquant la notion de racisme systémique envers les personnes racisées.

X n’est plus Twitter

Elon Musk a acheté Twitter en 2022 pour la somme de 44 milliards $ US. Depuis son acquisition, Musk a mis à pied 80 % de la main-d’œuvre de l’entreprise.

Le nouveau propriétaire a aussi supprimé l’ancien système de vérification qui avait pour but d’éviter que des personnalités publiques voient leur identité usurpée sur la plateforme.

Cette vérification a été changée pour un système d’abonnement mensuel. Cette possibilité pour quiconque d’être « vérifié » en échange d’une somme d’argent a donné lieu à une vague de faux comptes diffusant des messages humoristiques et politiques usurpant l’image d’entreprises ou de politicien·nes.

Un compte se faisant passer pour la compagnie pharmaceutique Eli Lilly, créé par un auteur œuvrant pour l’organisation progressiste More Perfect Union, a par exemple annoncé que l’insuline était dorénavant gratuite. Eli Lilly a dû publier un démenti et sa valeur boursière a chuté.

X n’est pas une plateforme neutre.

Musk a réinstauré les comptes d’utilisateur·trices d’extrême droite qui avaient été bloqués par Twitter et censuré ceux de journalistes. Des comptes conservateurs et de droite ont vu leur visibilité favorisée par rapport aux comptes progressistes ou de gauche. Musk a modifié l’algorithme pour augmenter la visibilité de ses propres publications.

Elon Musk ne cache pas son idéologie de droite radicale. En novembre 2023, lorsqu’un utilisateur de X affirme que « les communautés juives font la promotion de cette haine dialectique contre les blancs […] », Elon Musk répond : « Tu as dit la vérité vraie ».

Musk a soutenu activement l’élection de Donald Trump, le parti d’extrême droite allemand Alternative pour l’Allemagne ou encore le politicien d’extrême droite britannique Nigel Farage.

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